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Zimbabwe : les agriculteurs seniors sont laissés pour compte…

Girazi Mukumba, 64 ans, travaille dans une ferme collective à Wedza, village situé à environ 160 km au sud-ouest de la capitale Harare. Il est resté attaché aux pratiques agricoles traditionnelles. Il épand du fumier de vaches sur le maïs qu’il fait pousser sur sa parcelle de trois hectares, utilise des plantes locales pour soigner son bétail et dit que les avantages des engrais chimiques, c’est le « mythe de l’homme blanc ».


Photo: Jaspreet Kindra/IRIN Ratidzo Chirumwana, 88 ans, cultive toujours la terre, mais la récolte a été mauvaise cette année
Les mauvaises récoltes répétées durant la succession de périodes sèches et de sécheresses ont dévasté sa production.
 
Comme ses voisins, il souhaite diversifier ses activités avec un élevage de volailles ou de porcs pour nourrir les quatre petits-enfants dont il a la charge – mais les organisations communautaires considèrent qu’il est trop âgé pour bénéficier de leur aide.
 
M. Mukumba ne comprend pas pourquoi les responsables des services de vulgarisation du ministère de l’Agriculture et les organisations non gouvernementales (ONG) qui viennent dans son village de temps en temps pour offrir des conseils sur les pratiques agricoles… l’ignorent.
 
« Même ces jeunes hommes et ces jeunes femmes à qui l’on a dit pourquoi il y a tellement de sécheresse aujourd’hui n’ont pas le temps d’expliquer ces choses aux personnes âgées comme moi. Ils disent que je suis trop vieux et donc que je ne comprends rien », confite-t-il à IRIN. Avec sa femme,  qui est âgée de 56 ans, ils s’occupent des trois enfants de leur fille décédée et de l’enfant de leur fils, qui est agriculteur au Bostwana voisin et qui leur envoie occasionnellement des petites sommes d’argent.
 
Les experts de l’agriculture et de la production alimentaire disent que les aînés contribuent encore significativement à la sécurité alimentaire des ménages grâce à l’agriculture, mais qu’elles sont limitées par leur exclusion des programmes de soutien traditionnels tels que les programmes promouvant les techniques d’adaptation au changement climatique.
 
« Les personnes âgées contribuent grandement à la production alimentaire des ménages dans les zones rurales. Elles assument la lourde responsabilité de subvenir aux besoins de leur famille, car les plus jeunes partent pour trouver du travail ailleurs, mais elles rencontrent de nombreux obstacles qui affectent leurs activités agricoles » explique à IRIN David Phiri, le coordonnateur sous-régional de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en Afrique australe et au Zimbabwe.
 
Et d’ajouter que selon les Principes directeurs des Nations Unies, une personne âgée est une personne de 60 ans ou plus dans un pays où, d’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’espérance de vie des femmes est de 60 ans et celle des hommes est de 56 ans.
 
« Elles n’ont généralement pas l’énergie nécessaire pour effectuer les trajets et bénéficier des services de vulgarisation agricole, elles n’ont généralement pas les moyens de payer les interventions vétérinaires sur leur bétail et elles sont coupées des liens commerciaux traditionnels. Socialement, elles sont isolées de leur communauté en raison de leur âge », explique-t-il.
 
Wonder Chabikwa, le président du Syndicat des agriculteurs du Zimbabwe (Zimbabwe Commercial Farmers Union, ZCFU), estime que si quelques personnes âgées étaient incluses dans les programmes de soutien agricole mis en place par le gouvernement et les ONG, la majorité d’entre elles en étaient exclues. « Concernant les petits exploitants agricoles du Zimbabwe, l’ironie, c’est que le gouvernement et les autres parties prenantes ne reconnaissent généralement pas les contributions que les personnes âgées apportent à la production alimentaire des ménages et de la nation ».
 
« D’après nos estimations, les personnes âgées qui travaillent activement sur des parcelles communautaires et dans les zones de réinstallation représenteraient environ 15% de la population rurale participant à l’agriculture de subsistance et à l’agriculture microcommerciale. Ces chiffres sont trop importants pour qu’on les néglige, mais malheureusement, c’est le cas », a dit M. Chabikwa.
 
Le recensement de la population du Zimbabwe en 2012 montre que le pays a environ 13 millions d’habitants et que près de 70% de la population réside dans les zones rurales. Selon le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), le Zimbabwe compte environ 758 000 personnes âgées, ce qui représente 6% de la population. Selon l’Agence statistique nationale du Zimbabwe (Zimbabwe National Statistics Agency, ZIMSTAT), l’agriculture est le principal moyen de subsistance de près de la moitié de la population.
 
« En tant que syndicat, nous nous sommes rendu compte que les jeunes exploitants sont préférés, car ils sont perçus comme ayant de l’énergie et qu’il est plus facile de parler avec eux. C’est comme si les personnes âgées n’existaient pas, alors qu’elles s’occupent et soutiennent de nombreux foyers. Elles représentent une catégorie d’agriculteurs importante, mais limitée, qui mérite d’être reconnue », a dit M. Chabikwa.
 
Comme les jeunes agriculteurs, les agriculteurs âgés ont besoin de formation sur les meilleures pratiques de gestion des sols, l’adaptation au changement climatique, la meilleure méthode pour commercialiser leurs produits et la diversification des activités agricoles, comme l’élevage de volailles et de porcs, a-t-il ajouté. Selon lui, les ménages dirigés par des agriculteurs âgés sont généralement plus vulnérables aux pénuries alimentaires – sauf s’ils ont le soutien d’autres membres de leur famille travaillant dans les villes ou s’ils reçoivent des transferts d’argent suffisants de la diaspora.
 
La majorité des personnes âgées n’a pas non plus bénéficié du programme accéléré de redistribution des terres lancé en 2000 et prévoyant la redistribution de quelque 4 500 fermes appartenant à des exploitants blancs à environ 300 000 petits exploitants noirs, a dit à IRIN Innocent Makwiramiti, un économiste indépendant basé à Harare. « Cela veut dire que la majorité continue de travailler sur des sols fatigués et situés dans des zones largement asséchées qui ont besoin d’engrais et d’eau ainsi qu’un grand soutien agricole ».
 
Godfrey Kanyenze, économiste et directeur de l’Institut de recherche sur le travail et le développement économique du Zimbabwe (LEDRIZ), un organe de recherche économique du Congrès des syndicats du Zimbabwe (ZCTU), explique à l’agence IRIN que « le programme de redistribution rapide des terres a été organisé dans un contexte de violence qui excluait naturellement les personnes âgées qui choisissaient de rester dans les zones communales ».
 
Pour M. Phiri de la FAO, les familles âgées pâtissaient également d’un mauvais accès aux services de santé en raison de la pauvreté, ce qui a réduit leur productivité, fait plonger les personnes à leur charge dans l’insécurité alimentaire et abaissé la qualité de leur alimentation.
 
Une étude réalisée en juin 2014 par la FAO et HelpAge International (HAI) sur la production agricole et le VIH/SIDA a montré que 66,4% des agriculteurs âgés subissaient chaque année un déficit céréalier et « étaient confrontés à des problèmes de santé qui entravaient leur participation aux activités agricoles, tandis que leur contribution à la société, particulièrement dans le domaine de la productivité agricole (…) n’a pas été suffisamment reconnue ».
 
Par ailleurs, 76,8% des petits exploitants agricoles âgés interrogés souffrent de diverses maladies chroniques telles que l’hypertension, le mal de dos, les problèmes de vue, le diabète et le VIH/SIDA.

Arnold Faifi, responsable des programmes d’HAI au Zimbabwe, a dit à IRIN que la majorité des personnes âgées étaient ignorées par les campagnes de sensibilisation au VIH/SIDA et les campagnes de dépistage, ce qui accroit leur vulnérabilité à la maladie et entrave leur compréhension des difficultés auxquelles elles sont confrontées.
 
« Il existe un vaste réservoir de connaissances attestant de l’alourdissement du fardeau assumé par les personnes âgées qui prennent en charge des OEV (orphelins et enfants vulnérables) et des PVVIH (personnes qui vivent avec le VIH/SIDA) », indique le rapport établi par la FAO et HAI. Et d’ajouter que 65% des ménages vivant dans les zones étudiées avaient la charge d’orphelins.
 
Le rapport montre aussi que les agriculteurs seniors ont des difficultés à acheter suffisamment d’intrants pour leur bétail et leurs semis ; 57% de leurs intrants provenaient d’achats personnels malgré le faible niveau de revenu des ménages, 21% étaient fournis par le gouvernement et 6% étaient financés par les transferts des migrants et « il arrivait que les quantités achetées ne suffisent pas à leurs besoins ».
 
« La tendance générale est de voir les personnes âgées comme des objets de charité qui ont une aptitude limitée au travail, mais, en réalité, les jeunes qui bénéficient de nombreuses interventions sur l’agriculture dans les petites exploitations sont instables et ils préfèreraient travailler dans l’orpaillage ou partir chercher du travail ailleurs », explique M. Faifi à IRIN.
 
Entretemps, Gift Muti, responsable du Syndicat général des travailleurs de l’agriculture et des plantations du Zimbabwe (GAPWUZ), estime que le manque de soutien aux agriculteurs âgés réduisait la capacité des familles à faire face aux chocs sociaux, ce qui a une incidence sur la scolarisation des enfants dont ils ont la charge en raison de leur mauvaise alimentation et de leur incapacité à payer les frais de scolarité.

Source IRIN News


Publié le Jeudi 4 Septembre 2014 dans la rubrique Société | Lu 707 fois