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Une société désincarnée, chronique de Serge Guérin

L’idéologie dominante centrée sur la mondialisation, la compétition et l’individualisme invente un monde désincarné qui évacue tout ce qui n’est pas synonyme de performance, d’excellence, de rapidité.


La culture de la productivité finie par proposer un monde hors-sol. Il y a d’un côté, le réel, la vie des gens, le quotidien et il y a d’un autre côté, un microcosme vivant dans une bulle totalement déconnectée, dans un monde ultra connecté, mondialisé et sans contraintes. Une nouvelle oligarchie inscrite dans les circuits de flux financiers nie, de fait, le fondement de ce qui construit la dynamique de la République.

Comme l’a si bien montré Michel de Certeau (L’invention du quotidien, 1980), le recours à la technologie permet d’ignorer le réel, l’épaisseur des liens sociaux, des sentiments, des émotions. Nos sociétés récusent la maladie, la faiblesse et la mort dont l’existence signent l’échec d’un modèle fondée sur le mythe de la toute-puissance de la technologie. Et bien sûr, ce prima de la technologie, de l’apparence… et du botox, signifie un refus de la vieillesse perçue comme une faiblesse, un manque de performance. En un mot, un échec.

Nos sociétés tendent à s'éloigner de cette fragilité, de ces différences, en particulier, par une mise à distance du réel via la technologie. Mais les modes de fonctionnement, les choix managériaux des entreprises contribuent à ce déni.

Par exemple, la tendance des entreprises à filialiser ou externaliser une partie croissante d'activités considérées comme trop loin de leur savoir-faire est aussi une façon d'organiser l'indifférence, de réduire les solidarités, de diviser les employés. Un salarié aura d'autant moins d'attention pour la femme de ménage qui nettoie son bureau, la nuit ou à l'aube, qu’il n’a pas d’occasion de la rencontrer ou même de la croiser. Cette dernière ne fait pas partie de l'entreprise et ne participe donc pas au même collectif de travail.

On peut se demander, légitimement, si plus les entreprises se centrent sur leur « cœur de métier » et… moins elles mettent de cœur dans leur métier ? Derrière ces processus, c’est aussi le « sens du peuple », pour reprendre une formule de Michelet, qui se perd. Comme si la société entendait effacer la figure de l’ouvrier, de celui qui peine, de l’imaginaire collectif, de la photo sociale.

Cette désincarnation se retrouve sur un autre registre. La pensée productiviste manque de perspective et finit parfois par aboutir à des résultats contradictoires avec ses objectifs. La ruse de la raison hégélienne fonctionne aussi dans l’ordre marchand ! Combien de fois n’avons-nous pas perdu notre temps à tenter de joindre un opérateur par le téléphone pour réserver un restaurant ou obtenir une information ? La modernité, c’est Kafka + le numérique !

En fait, la société moderne entend se soustraire au réel par la magie de la solution technologique comme approche privilégiée des problèmes sociaux, des questions liées aux relations entre les personnes, des fragilités psychologiques, des vulnérabilités de tous ordres… La bienveillance, le respect de l’autre, le droit de se donner du temps viennent en contrebande ou en contrepoint du discours traditionnel célébrant la concurrence entre les individus au nom du principe d'Hobbes qui affirme que l'homme est un loup pour l'homme.

Le capitalisme n’a de cesse d’élargir son emprise sur l’espace public. C’est ainsi que la communication promotionnelle étend toujours plus son emprise : difficile pratiquement de trouver des espaces de silence (sonorisation des quais de gare, musique dans les lounge et les magasins…), impossible de maintenir des lieux vierges de messages publicitaires (les enceintes des cités scolaires restent le dernier rempart à la déclinaison des messages publicitaires ).

C’est l’extension du domaine de la marchandise qui entend traduire l’ensemble des attentes sous formes d’objets techniques et de systèmes de contrôle, comme la vidéo-surveillance, capteurs multiples, voire dispensateurs automatiques de paroles familières, réponse seulement médicamenteuse pour résoudre l’ensemble des troubles et dysfonctionnements…).

Les rapports sociaux, comme une part croissante de la vie, se retrouvent enchâssés dans des rapports marchands. Mais cette pression devient toujours plus lourde et contraignante pour les personnes. La demande d’authenticité, la recherche de lieux plus calmes, plus éloignés du discours publicitaire, le refus du surendettement, les démarches « slow », la hausse du nombre de personnes qui recherchent du sens dans leur activité professionnelle, l’engagement dans des engagements associatifs et collectifs sont autant de témoignages de la capacité de résistance sociale de la société civile.

L’enjeu est le même pour ce qui concerne notre capacité à faire du vieillissement démographique un levier pour inventer une société plus vivable pour les jeunes et les vieux, pour les femmes et les hommes, pour les personnes fragiles comme pour celles qui se sentent moins vulnérables.

Par Serge Guérin, professeur à l’ESG Management School
Vient de publier « La nouvelle société des seniors », Michalon 2011


Publié le Lundi 13 Février 2012 dans la rubrique Chroniques | Lu 1175 fois