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Senior Actu

Une autre vision du « Plan d’emploi pour les seniors », par Gérard Plumier

Alors que le Premier ministre Dominique de Villepin a présenté cette semaine son « plan national d'action concerté pour l'emploi des seniors », Gérard Plumier, auteur d’un ouvrage sur le chômage des plus de 50 ans, analyse avec franchise et sans détour les diverses propositions du gouvernement visant à améliorer le sort des chômeurs seniors.


C’est à un bien curieux diapason que se sont accordés les principaux médias français avant de commenter la Conférence nationale sur l’emploi des seniors qui s’est déroulée mardi 6 juin dans l’hémicycle du Conseil économique et social.

Ils présentent le « CDD seniors » comme « la mesure-phare du plan Villepin pour les seniors ». Pourtant, comme moi, ils étaient présents durant cette longue matinée, mais il semble que nous n’ayons pas entendu les mêmes discours…

Outre que plusieurs mesures autrement plus importantes ont été annoncées par Gérard Larcher, ministre délégué à l’Emploi, c’est avant tout dans l’esprit des commentaires de Dominique de Villepin qu’il faut rechercher le véritable sens du plan qui a été présenté hier.

Ce plan répond, selon le premier ministre, à deux défis :
- « Un défi démographique, d’abord. Nous le savons tous, avec l’amélioration de l’espérance de vie et le départ à la retraite des enfants du baby-boom, la proportion de Français actifs va diminuer fortement à partir de 2007. (…) Nous devons à présent apporter d’autres réponses pour permettre à ceux qui le souhaitent de travailler plus longtemps ».
- « Le deuxième défi, c’est l’égalité des chances. (…) Les seniors ont une expérience à transmettre aux plus jeunes. Ils ont des compétences précieuses à faire valoir. (…) Nous devons leur permettre de trouver (?!? – ndlr) leur place sur le marché du travail ». .../...

L’enjeu est donc bien l’allongement de la durée du travail, pour des raisons macro-économiques (comme l’ont souligné tant d’intervenants lors de cette conférence). Et curieusement, il est apparu secondaire (mais nécessaire, quand même !) de faire en sorte que les parcours professionnels allongés ne soient pas trop interrompus – dans la mesure du possible.

Un doute ? Observons les propos de M. de Villepin lorsqu’il décline ces défis en trois objectifs :
- « Le premier objectif, c’est d’offrir à chacun la possibilité de continuer à travailler au-delà de l’âge de la retraite ou de mieux gérer la transition entre la vie professionnelle et la retraite ».
- « Le deuxième objectif, c’est de faciliter le retour à l’emploi de ceux qui connaissent des périodes de chômage (les personnes et les familles concernées apprécieront l’euphémisme – ndlr), notamment par la mise en œuvre du CDD senior voulu par les partenaires sociaux ».
- « Le troisième objectif, c’est d’encourager les entreprises qui favorisent l’emploi des seniors (…) »

Comme elle devient simple alors, l’analyse des 31 mesures du « Plan d’action concerté pour l’emploi des seniors» ! Comme on comprend mieux qu’au moins sept mesures concernent la retraite, alors que depuis trois ans les discours récurrents sur le « cumul emploi-retraite » faisaient figure de curieux hors-sujet ! Ainsi :
- la mesure n°11 prévoit de « supprimer la possibilité donnée aux branches de conclure des accords abaissant en-dessous de 65 ans l’âge à partir duquel les employeurs peuvent recourir à la mise en retraite de leurs salariés ».
- la mesure n°29 veut « promouvoir la retraite progressive (qui) permet au salarié de plus de 60 ans de poursuivre à temps partiel une activité…»

C’est très clair : si le gouvernement – ainsi que les partenaires sociaux, ne les oublions pas – considèrent que « cette conférence nationale pour l’emploi des seniors marque un tournant essentiel », c’est moins pour « donner à chacun sa place dans notre société » que pour amplifier le mouvement engagé lorsque « dès 2003, notre majorité a pris avec Jean-Pierre Raffarin des mesures indispensables pour pérenniser notre système de retraites ». En cela, la France – du moins ses dirigeants – se rangent à l’avis de l’OCDE et à ses lancinantes injonctions d’augmenter la proportion des Français en activité.

Le but : sauvegarder les régimes de prévention, mais surtout (peu chaut à l’OCDE le sort de nos retraites) relancer la consommation par l’amplification du volume de ceux qui peuvent consommer (et donc doivent travailler). Evident et simplissime, à un détail près dont il ne fut hier qu’à peine question : notre économie est en situation de sous-emploi et donc de chômage généralisé !

Ce plan comporte des éléments critiquables. En premier lieu, le « CDD senior » (disons franchement le « Contrat Dernière Embauche », ainsi nous l’appelions depuis longtemps sur Actuchomage, avant d’être repris hier par plusieurs médias) : il est une aumône insultante faite aux « pauvres vieux » pour boucler leur cotisations de retraite, et surtout il ne s’adresse qu’aux plus de 57 ans et ne permettra de reprendre un emploi que jusqu’à 60 ans !

Critiquables aussi les mesures de cumul emploi-retraite ; on comprend bien que le gouvernement se saisit par avance des drames que causera la prolifération de retraites limitées à la portion congrue, mais on ne peut que craindre la concurrence – involontaire – qui s’instaurera entre les « vieux pauvres » et les « pauvres pas encore assez vieux » !

Il y a également, fort heureusement, des éléments encourageants. Le plan de communication - en direction du grand public et des entreprises - qui doit être lancé en septembre pour deux ans devrait aider à la nécessaire révolution des représentations ; il est pitoyable de devoir en passer par là, mais enfin… Relevons toutefois que le coût de cette campagne (5 millions d'euros par ailleurs annoncés, la moitié du budget 2006 du « Plan Senior ») pourrait être minoré si l’Etat montrait l’exemple en tant qu’employeur. Mais de l’Etat-patron il n’en fut pas question hier, pas plus qu’au long des négociations entre les partenaires sociaux (et pour cause !).

La suppression de la contribution Delalande est également porteuse d’espoir, d’autant qu’elle concernera (dès qu’elle aura été votée par le Parlement) toutes les personnes recrutées à partir du 6 juin 2006, quel que soit leur âge.

A partir de ces constats, beaucoup d’interrogations restent entières. On voudrait croire, avec Jean-Louis Borloo, que « ça y est, la page est tournée ». Mais, quelque que soit l’émouvant consensus manifesté hier par tous les orateurs, comment oublier que pour travailler plus longtemps, il faut avant tout des emplois ; comment renoncer à mesurer la part d’angélisme, pour ne pas dire de démagogie pré-électorale qui sous-tend l’ensemble de ces déclarations ?

Rappelons que Gérard Plumier, auteur du livre "Chômage senior, l'Abécédaire de l'indifférence" est au chômage depuis juillet 2001. Il avait alors 49 ans. Il a ensuite repris des études (et obtenu un second bac+5). Depuis, et malgré plus de 2.000 candidatures, cet ancien responsable de formation n'a jamais pu retrouver de travail et ses droits en terme de chômage sont épuisés depuis longtemps.

« Chômage senior, l'Abécédaire de l'indifférence » par Gérard Plumier.
Editions L'Harmattan

Pour en savoir plus, lire aussi :
Emploi des seniors : le Premier ministre a présenté un plan « concerté »
'Chômage senior', huit mois après sa sortie, ce livre de Gérard Plumier est toujours d'actualité


Publié le Vendredi 9 Juin 2006 dans la rubrique Emploi | Lu 5620 fois