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Un millier d'années de bonnes prières : quand les générations, les cultures et les langues creusent un fossé entre un père et sa fille (film)

Le prochain film du réalisateur hongkongais Wayne Wang, intitulé Un millier d'années de bonnes prières sortira sur les écrans français le 31 juillet prochain. Ce nouvel opus montre qu’il est parfois plus facile de parler à des inconnus sur des bancs publics qu’à sa fille, si proche et si lointaine à la fois. Que faire devant le mutisme obstiné d’une interlocutrice qui protège son droit à l’indépendance, sinon admettre qu’un père ne peut tout connaître de sa fille, que la solitude n’est pas nécessairement une honte pour une femme et que, la Chine de leurs origines se dilue dans les brumes du passé ? Devant l’audace d’Un millier d'années de bonnes prières, le temps suspend son cours…


Après son divorce, Yilan, une jeune femme chinoise installée dans une petite ville des États-Unis, reçoit la visite de son père, M. Shi, veuf et retraité, venu de Beijing lui apporter son soutien. M. Shi se trouve immergé dans un pays étranger dont il comprend mal la langue et la culture, auprès d’une fille peu communicative.

Pendant qu’elle travaille, il se promène, fait des rencontres dans le parc. Son regard révèle un certain « American way of life », esquissé par petites touches subtiles et contondantes. A force de patience et d’obstination, M. Shi parviendra à faire parler sa fille et à se faire entendre d’elle.

Cela suffira-t-il à renouer le fil d’un dialogue interrompu par trop de non-dits dès l’enfance d’Yilan ? Tout les sépare à présent : leurs cultures, leurs modes de vie, les langues qu’ils parlent. Yilan refuse l’aide de M. Shi et avec elle, l’héritage de la culture chinoise, le poids de son passé.

A travers les portraits de ce père chinois et de sa fille immigrée aux États-Unis, Wayne Wang traite des frontières, de la limite, de la distance. Celle qui sépare deux pays, bien sûr, mais aussi celle qui creuse un fossé entre deux générations, deux cultures, deux langues. Pour Yilan, parler anglais c’est se libérer, comme elle l’explique à son père : « Si depuis ton enfance, tu as vécu avec une langue dans laquelle jamais personne ne t’a appris à t’exprimer, quand tu en apprends une nouvelle, tu découvres que s’exprimer dans cette langue-là est beaucoup plus facile ».

Cette liberté qu’Yilan a trouvée est étrangère à son père. Surpris, puis rendu inquiet par l’indifférence de sa fille, inconscient que c’est dans leur relation qu’il devrait rechercher l’origine du malaise qui règne entre eux, M. Shi va s’efforcer de découvrir pourquoi Yilan n’est pas heureuse, dans l’espoir de rétablir enfin le dialogue. .../...
Un millier d'années de bonnes prières : quand les générations, les cultures et les langues creusent un fossé entre un père et sa fille (film)

Rencontre avec Wayne Wang
De 1900 à 1967, la majorité des immigrants chinois aux États-Unis venaient de Chine continentale. Plus tard, après les nouvelles lois sur l’immigration, d’autres Chinois sont arrivés de Hong Kong et de Taïwan. Résidant et travaillant aux États-Unis depuis l’âge de 18 ans, Wayne Wang nous parle de ces communautés chinoises, telles qu’il les a dépeintes à travers ses deux films :

Comme vous le faites souvent avec vos films indépendants, et notamment après Smoke et Brooklyn Boogie, vous avez décidé de compléter Un millier d'années de bonnes prières par un film conjoint, La Princesse du Nebraska. D’où vous vient ce besoin de réaliser des diptyques ?

J’aime ce procédé de film conjoint. Je l’avais aussi adopté avec Eat a bowl of tea et Life is cheap but toilet paper is expensive.

En général, mon premier film est bien préparé, précis, avec un scénario très complet. Après l’avoir tourné, j’aime relâcher la pression, suivre mon instinct et improviser quelque chose de moins structuré. Très souvent, c’est une idée pendant le tournage du premier film qui va me mener vers le second. Par exemple, pour Smoke et Brooklyn Boogie, nous avions Harvey Keitel, le magasin de cigares et les clients réguliers.

J’avais quelques idées que j’ai soumises à Paul Auster, le scénariste, et nous avons demandé à des amis tels que Lou Reed et Jim Jarmusch de participer, comme dans un ensemble de jazz.

Dans Un millier d'années de bonnes prières, on remarque deux éléments, l’un qui sépare, l’autre qui rassemble : l’appartement, avec son mur séparant les chambres, et le banc public, qui permet les échanges.

Que représentent ces deux éléments ?

Pendant la préparation de Un millier d'années de bonnes prières, mon chef opérateur Patrick Lindenmaier et moi avons visité beaucoup d’appartements. Nous en cherchions un qui nous permettrait d’avoir un mur entre l’espace du père et l’espace de la fille. Cette séparation n’est pas apparente au début du film. Au fur et à mesure que les repas se succèdent, le mur apparaît graduellement, mettant ainsi une distance de plus en plus grande entre les deux personnages. Il devient plus proéminent quand leur relation et leur communication se détériorent. Le climat visuel de cette séparation commence vers la fin du film, au cours d’une dispute entre le père et sa fille. Elle lui apprend qu’elle connaît le secret qu’il a toujours voulu lui cacher. Elle est en arrière-plan, face à nous, et M. Shi (le père) traverse la pièce pour s’asseoir sur le lit. On le voit dans le miroir, comme s’il était un reflet du passé. Il y a aussi une scène cruciale de séparation quand le père avoue son secret à sa fille, qui écoute cette confession de l’autre côté du mur.

Séparation visuelle, physique et morale. Tout au long du film, le père, qui a de plus en plus de mal à communiquer avec sa fille, va tous les matins s’asseoir sur un banc public dans un parc. Là-bas, il arrive à communiquer très facilement avec une inconnue qui ne parle pas sa langue. Ils ne partagent pas la même langue, mais le même banc, ce qui les rapproche physiquement et métaphoriquement. À la fin du film, le père et sa fille sont assis côte à côte sur un banc très semblable à celui du parc. À ce moment-là, ils ont enfin réussi à s’accepter.

Dans La Princesse du Nebraska, le personnage de Sasha est d’une modernité étonnante. La représentation que se fait aujourd’hui l’Occident de la jeunesse chinoise, de la femme chinoise, est-elle éloignée de la réalité ?

La vision occidentale de la femme chinoise est aujourd’hui faussée par Hollywood qui en fait une femme tigresse... des Suzie Wong, des paysannes ou des guerrières armées de sabres. La nouvelle génération de jeunes chinoises est très moderne et contemporaine. Ces adolescentes s’habillent comme les jeunes occidentales, elles écoutent la même musique, boivent dans les mêmes Starbucks et mangent au McDonald. Elles sont libérées de la culture chinoise traditionnelle, grâce à la révolution culturelle qui a détruit les moules culturels, moraux, sociaux et spirituels. Elles sont plus libres, n’ont pas d’autre modèle que celui de la femme occidentale.

Pourriez-vous nous parler de l’importance du rôle du langage pour les personnages de Yilan et de Sasha ?

En effet, la langue anglaise fait de Yilan une femme libre, une femme américaine tandis que le langage technologique fait de Sasha une citoyenne du monde. La langue maternelle de Yilan est le mandarin, qui est une langue plutôt formelle, surtout quand on est issu d’un milieu instruit, et dans laquelle il n’y a guère de place pour exprimer ses sentiments. Les Chinois n’aiment pas exprimer leurs sentiments de façon trop directe, ils préfèrent employer des métaphores. Lorsqu’elle arrive aux États-Unis, Yilan apprend une nouvelle langue, l’anglais, grâce à laquelle elle peut s’exprimer plus librement. Mais par conséquent, sa personnalité change et sa relation avec son mari commence à s’étioler. Elle prend un amant, un immigré lui aussi, qui a également trouvé une nouvelle liberté grâce à l’anglais. Je pense que le mélange de deux langues et de deux cultures crée souvent un troisième élément qui est plus créatif et libérateur. Sasha, quant à elle, parle un mandarin plus jeune, plus argotique, moins académique. Mais elle a une autre langue à son actif, celle des nouvelles technologies, des textos, des ordinateurs, des appareils numériques.

Elle pourrait certainement écrire en SMS plus vite qu’elle ne ferait ses devoirs d’école. Elle peut raconter et filmer ses expériences pour les envoyer à ses amis. C’est une façon très directe de communiquer, qui est à la portée de tous les jeunes de cette génération.


La mise en scène de Un millier d'années de bonnes prières laisse au spectateur le temps du silence, de la respiration, alors que la mise en scène de La Princesse du Nebraska est plus versatile. Comment réussissez-vous une mise en scène si différente d’un film à l’autre ?

Je suis né à Hong Kong, de parents chinois très traditionnels. J’ai fréquenté une école coloniale britannique et grandi en regardant des soaps chinois, des comédies anglaises, des westerns de John Ford et des mélos de Douglas Sirk. Pour moi, il est très facile de passer d’une langue ou d’une culture à l’autre, de m’exprimer de façons différentes, de faire des films de styles différents.

Un critique a écrit que Wayne Wang était un pseudonyme cachant plusieurs réalisateurs. J’en suis très fier et je suis heureux de ne pas me cantonner à un seul genre de films. Je navigue entre des films de studios à gros budget et des films indépendants à petit budget. Je suis un Sino-américain versatile, schizophrène, contradictoire... Tout ça à la fois. Voilà pourquoi ma mise en scène est si différente d’un film à l’autre.

Pouvez-vous nous parler de Yiyun Li, l’auteur à l’origine des deux nouvelles dont vous vous êtes inspiré pour vos deux films ?

Yiyun Li est née, a grandi et a fait ses études en Chine. Elle est partie aux États-Unis, dans l’Iowa pour continuer ses études d’immunologie et s’est retrouvée résidente du très vénéré Iowa Writers Workshop.

Ses nouvelles ont été compilées en un recueil intitulé Un millier d'années de bonnes prières qui a gagné le prix de la nouvelle internationale Frank O’Connor et le prix de la fondation Hemingway en 2006. L’an dernier, elle a remporté le prix du premier livre du Guardian et a été classée parmi les jeunes écrivains américains les plus talentueux.

Elle écrit exclusivement en anglais, même si sa langue maternelle est le chinois. En lisant la nouvelle Un millier d'années de bonnes prières, j’ai tout de suite été attiré par les personnages de M. Shi et de sa fille. M. Shi a vécu des choses très fortes pendant la révolution culturelle. À l’époque, sa fille Yilan était très jeune et n’était pas vraiment concernée, même si elle a été indirectement touchée par ce que vivait son père.

J’avais une autre nouvelle en tête, La Princesse du Nebraska, et j’ai eu envie de raconter l’histoire d’une jeune fille née en Chine après les incidents de Tiananmen et ayant grandi pendant le boum économique de ces quinze dernières années en Chine. C’est une nouvelle génération de jeunes chinois avec une nouvelle attitude face à la vie, l’amour, le sexe, la morale et l’économie. Je pouvais ainsi porter un regard sur trois générations de Chinois de Chine dans leurs relations avec les États-Unis.

Dans La Princesse du Nebraska, vous avez choisi de travailler avec des comédiens non professionnels. Ce n’est pas le cas dans A thousand years of good prayers. Pouvez-vous nous expliquer ces choix ?

J’ai mis du temps à compléter le casting de La Princesse du Nebraska et finalement, j’ai choisi beaucoup d’acteurs non professionnels, parce que je voulais montrer de vrais gens très « globaux » : Chinois, Européens, Africains ayant vécu et travaillé en Chine, parlant couramment le mandarin et résidant aujourd’hui à San Francisco. Pour interpréter Sasha, je voulais un nouveau visage, un visage innocent, quelqu’un qui ne jouerait pas mais serait elle-même. Je ne voulais pas que le personnage sonne faux. Je voulais pratiquement réaliser un documentaire sur cette jeune fille, mais dans un contexte fictionnel.

Pour Un millier d'années de bonnes prières, le scénario était très détaillé et les dialogues devaient être dits textuellement. Le langage est un élément clé de l’histoire et il me fallait des acteurs professionnels. J’ai quand même choisi quelques non professionnels pour de petits rôles, comme les deux mormons qui sont de vrais mormons, parce que je n’ai pas pu trouver d’acteurs qui avaient cette conviction pure de leur foi.

Les deux héroïnes de vos films veulent vivre libres, mais partagent chacune la même solitude. Pouvez-vous nous expliquer ce paradoxe ?

Mon père m’a toujours dit que les États-Unis étaient un pays libre, trop libre peut-être. Il avait l’impression qu’il n’y avait pas de limites à cette liberté, qu’elle était exempte de morale et de responsabilité. Je ne sais pas si c’est vrai ni ce que cela signifie vraiment. Je trouve fascinante l’idée qu’Yilan et Sasha, désormais complètement libres, vivent l’une une liaison vouée à l’échec avec un homme marié et l’autre une grossesse avec un compagnon absent.

Je me replonge dans ma philosophie culturelle sur l’équilibre personnel, physique et psychologique. Nous autres, Chinois, nous nous déclarons malades quand l’équilibre du yin et du yang dans notre corps est menacé. Plus je vieillis, plus cette approche de la santé physique et mentale me semble juste. Il y a quelques années, je me suis intéressé de près à la médecine chinoise. Je suis allé chez un herboriste chinois chaque jour pendant un an. Et comme la relation entre le médecin et son patient n’est pas confidentielle mais toujours partagée, j’étais au courant des problèmes de chacun. Au bout d’un moment, j’ai compris que nous souffrions tous de la même maladie. Nous travaillons trop et en fatiguant notre corps, nous provoquons un déséquilibre. Les gens expriment ce déséquilibre par des symptômes différents. Pour se soigner, il suffit de trouver l’équilibre avec la liberté.

À mon avis, l’ancienne Chine considère encore les Américains comme des extraterrestres impossibles à comprendre. Mais la nouvelle génération chinoise a absorbé l’essence de la culture américaine, a intégré sa culture populaire et semble l’apprécier à sa juste valeur.

Un millier d'années de bonnes prières
Un film de Wayne Wang
USA / Japon 2007
35 mm, 83 min
Concha de Oro au Festival de San Sebastian 2007
Sortie France : 30 juillet 2008
Sortie Suisse romande : 10 septembre 2008

Un millier d'années de bonnes prières : quand les générations, les cultures et les langues creusent un fossé entre un père et sa fille (film)


Publié le Jeudi 24 Juillet 2008 dans la rubrique Culture | Lu 6480 fois