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Un homme qui crie : un sexagénaire dans la tourmente (film)

A l’occasion du 63ème Festival de Cannes, le réalisateur Mahamat-Saleh Haroun a présenté son dernier long-métrage : Un homme qui crie. Au Tchad de nos jours, l’histoire d’Adam, la soixantaine, ancien champion de natation désormais maitre nageur dans un hôtel de luxe à N’Djamena. Mais il est jugé trop vieux par les repreneurs de l’établissement qui placent son fils à sa place. Naturellement, Adam, vit très mal cette situation qu’il considère comme une déchéance sociale. Le tout, dans un pays en proie à la guerre civile avec des rebelles armés qui menacent le pouvoir.


Note d’intention du réalisateur Mahamat-Saleh Haroun

Un homme qui crie n’est pas un film sur la guerre, mais sur ceux qui la subissent, qui ont le sentiment que leur propre destin leur échappe… J’en sais quelque chose, moi qui suis un rescapé de la guerre civile au Tchad. En 1980, j’ai été grièvement blessé... J’ai dû quitter mon pays sur une brouette pour rejoindre le Cameroun voisin…

Vingt-six ans plus tard, le 13 avril 2006, alors que je tournais mon film Daratt, des rebelles sont entrés à N’djaména. Les combats à l’arme lourde ont duré six heures : 300 morts. En février 2008, rebelote : les rebelles sont entrés à nouveau à N’djaména et j’étais en train de tourner un court métrage Expections : trois jours de combat et des centaines de morts.

Autant dire que la guerre est prégnante au Tchad. Cette violence endémique a causé un traumatisme profond de la population ... C’est dans ce contexte tendu et instable où la guerre menace, où l’hôtel dans lequel il travaille, est privatisé, que survit Adam. Alors que tout autour de lui fout le camp, la seule chose à laquelle Adam peut encore se raccrocher, telle à une bouée de sauvetage, reste cette piscine. Cette eau plane, sans vague, devient pour lui le seul espace où il a le sentiment de maîtriser son destin, le sentiment d’être encore en vie, de ne pas sombrer...

C’est ce climat de peur face à l’avenir que j’ai tenté de saisir dans ce film. Quand on voit le monde s’effondrer autour de soi, quand les repères sont brouillés, quand la pression politique et sociale est trop forte, on finit par perdre pied… C’est ce qui arrive à Adam. Après avoir commis l’impardonnable, il voudra très vite réparer sa faute, se racheter. Mais il prend douloureusement conscience que le cri de sa souffrance n’a en réponse que le silence de Dieu… Il sait qu’il n’y aura pas de rédemption possible. Qu’il ne trouvera jamais la paix.
Un homme qui crie : un sexagénaire dans la tourmente (film)

Entretien avec le réalisateur

Quand est né le projet de Un homme qui crie ?

A l’origine, il y a la guerre civile qui dure depuis des décennies au Tchad. Et l’histoire d’Un homme qui crie a commencé en 2006, au moment du tournage de Daratt, lorsque les rebelles sont entrés à N’Djamena : toute l’équipe du film a vécu l’avancée des rebelles en écoutant la radio, sans savoir quoi faire. Fallait-il partir ou rester ? C’était un sentiment un peu étrange puisque quelque chose de tragique pouvait se produire d’un jour à l’autre. De nouveau en 2008, alors que je tournais un court métrage, Expectations, au Tchad, on a vécu l’avancée des rebelles : dans l’équipe, nous étions tétanisés et angoissés… J’ai donc voulu parler de ces gens pris au piège de la guerre.

Tout en étant omniprésente, la guerre reste en arrière-plan.

Oui, parce qu’elle est comme un vent qui souffle de temps en temps, et puis qui retombe : au gré de ses mouvements, elle contamine le cours du récit. Il s’est imposé comme tel parce que cela correspond vraiment à la réalité du Tchad. Cette guerre est comme un fantôme qui hante les lieux et qui se manifeste de temps à autre.

On a le sentiment que les envoyés du gouvernement, et notamment le Chef de Quartier, agissent comme des malfrats…

Absolument. Ce n’est pas un conflit institutionnel : il y a des chefs de guerre et chacun essaie de profiter de la situation. Le chef de quartier, censé représenter l’ordre, rackette et pousse les gens à la faute jusqu’au moment où il se rend compte qu’il y a un vrai danger. Tous ces « officiels » jouent au poker : dès qu’ils sentent que le vent risque de tourner à leur désavantage, ils essaient rapidement de changer de camp. D’ailleurs, quand on regarde l’histoire du Tchad, on voit que beaucoup de gens sont passés d’une faction à une autre et qu’il y a eu énormément de ralliements de dernière minute.

Il y a une autre forme de violence : celle de la mondialisation qui frappe au cœur de l’Afrique.

C’est d’autant plus violent qu’au Tchad le droit du travail est souvent foulé aux pieds : il n’y a donc rien à faire. J’aime bien cette phrase de David le cuisinier dans le film : « David ne peut rien contre Goliath » qui s’applique particulièrement bien à cette histoire. Outre la guerre et sa menace, c’est cette violence faite aux hommes qui cerne peu à peu Adam : il fallait montrer comment celui-ci perd totalement pied et comment un homme, poussé à bout et dépouillé, peut être amené à commettre l’impardonnable. Sans jamais le condamner, j’ai cherché à me demander si on pouvait le comprendre.

Le personnage d’Adam évoque le Job de la Bible…

Les questions religieuses m’ont toujours taraudé car je pense que les religions sont à la source de tout. Outre Job, il y a aussi, dans l’Islam, l’histoire d’Ibrahim –Abraham– auquel Adam peut faire penser : Ibrahim veut sacrifier son fils, mais Dieu sauve le fils au dernier moment. Mais pour Adam, les choses sont différentes. Il ne croit pas en une intervention divine. D’où son amertume, lorsqu’il dit à sa femme : « Il n’y a rien à espérer du ciel. » Je voulais ramener ces récits mythologiques à une réalité beaucoup plus actuelle et concrète. Car en Afrique, de manière métaphorique, ceux que l’on considère comme des « pères » – les dirigeants politiques – n’hésitent pas à sacrifier leurs « enfants » – autrement dit, leur peuple.

Les rapports père-fils semblent traverser vos films…

La question de la filiation m’importe beaucoup : que faut-il faire pour que des valeurs soient transmises d’une génération à l’autre ? Comment expliquer que cette transmission ne se passe pas bien et que son enfant devienne un autre ? Pourquoi des ruptures se produisent-elles dans cette chaîne ? Je pense que ces questions sont au coeur de toutes les sociétés.

Il y a d’ailleurs un télescopage entre l’attitude occidentale d’Abdel et les coutumes traditionnelles de la famille…

Il me semble que la tradition peut avancer main dans la main avec la modernité. Pour moi, la scène du repas familial l’illustre bien : on est dans une forme de tradition puisque le fils sert son père avec beaucoup de respect, mais il est peut-être ailleurs en même temps car il a sa propre identité. Cela me fait penser au très beau vers de Khalil Gibran : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils viennent à travers vous, mais non de vous. » C’est sans doute une souffrance de sentir que son propre sang, en quelque sorte, vous échappe et s’éloigne de vous, mais c’est inévitable.

C’est aussi un film sur la fierté et le sens de l’honneur : Adam ne peut pas supporter d’être déclassé…

Il se sent dégradé. Quand il se retrouve garde-barrière et qu’il se précipite pour laisser passer une voiture dans le complexe hôtelier, c’est le cœur de son humiliation : tout à coup, lui qui était d’une grande dignité, apparaît ridicule. Mais, pour moi, ce n’est pas tant Adam qui est ridicule que le personnage qu’on lui fait jouer. Cette humiliation, publique, est tellement forte qu’il n’arrive plus à la supporter. C’est d’autant plus vrai que, dans le monde actuel, on n’existe que par son statut social. Et, en perdant ce statut, on perd pratiquement son identité sociale.

Il est tellement obnubilé par son statut de maître-nageur qu’il en oublie presque la guerre – ce que, d’ailleurs, sa femme lui reproche.

Absolument. A la piscine de l’hôtel, Adam est dans son élément. C’est un havre de paix qui lui permet de s’éloigner momentanément du quartier populaire où il habite.

Il y a une grande tendresse dans la scène du cuisinier qui parle de son travail comme d’une histoire d’amour…

J’ai eu envie de rendre hommage à l’acte de cuisiner. Pour moi, la générosité ne peut pas mieux s’exprimer qu’à travers la cuisine : on cherche à donner le meilleur de soi en voulant nourrir l’autre. C’est la philosophie que partage David, le cuisinier de l’hôtel, et qui ne comprend pas ce qui lui arrive car il se considère comme pourvoyeur d’amour. Tout comme Adam, il se sent perdu et décalé dans un monde qu’il ne reconnaît plus.

Certains plans font penser à Ozu, comme celui de la famille à table au début du film.

J’aime beaucoup Ozu pour sa simplicité et sa manière de faire surgir d’un plan fixe d’une apparente banalité une force émotionnelle incroyable. Plus tard, j’ai découvert Hou Hsiao-Hsien dont je me suis senti proche aussi. Il a d’ailleurs réalisé un film « Café lumière » en hommage à Ozu.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?

Je fais très peu de casting car je connais la plupart des comédiens que je choisis. Je savais très tôt que Youssouf Djaoro, qui avait déjà joué dans Daratt, interpréterait le rôle d’Adam. C’est un formidable acteur qui sait rendre l’émotion palpable. Hadjé Fatimé N’goua, qui joue sa femme, est pharmacienne et a travaillé à l’Hôpital Necker à Paris pendant longtemps, avant de rentrer au Tchad. Elle aussi avait joué dans Daratt et dans mon premier film Bye bye Africa. Comme elle est en général très occupée, je lui ai demandé de prendre des vacances pour se consacrer uniquement au tournage pendant une semaine. Je trouve qu’elle est d’une intensité rare. Diouc Koma, qui incarne Abdel, est un vrai Parisien que j’avais déjà dirigé dans Sexe, gombo et beurre salé le téléfilm que j’ai tourné pour Arte. Je lui ai demandé de perdre son côté « titi Parisien » et de se mettre dans la peau d’un jeune Tchadien. Je crois qu’il a réussi à bâtir une vraie relation, souvent complexe, avec son « père » de cinéma, en exprimant de la tendresse et de la tension émotionnelle. C’est le musicien du film, Wasis Diop, qui m’a conseillé de rencontrer Djénéba Koné, qui campe la jeune fille. C’est une véritable découverte. A l’origine, c’est une chanteuse de 17 ans qui s’était produite dans l’Opéra du Sahel, monté au Théâtre du Châtelet il y a deux ans. Elle est formidable de vérité. Avec Marie-Hélène Dozo, la monteuse, nous voulions que Djénéba débarque dans le récit comme par effraction, alors que les enjeux du récit sont posés, et qu’on se demande qui est cette jeune femme enceinte. Je souhaitais qu’elle ait un côté un peu sauvage et qu’elle fige le spectateur.

Comment les avez-vous dirigés ?

Il arrive souvent que je donne à un acteur son dialogue uniquement, sans qu’il sache ce que va lui répondre son partenaire. Du coup, cela crée un effet de surprise saisissant que j’aime bien. Par exemple, lorsque la mère envoie balader la voisine, cette dernière n’était pas au courant et a été bouleversée ! J’en ai profité pour capter sa stupeur. J’ai utilisé le même procédé pour la scène où Adam interroge Djénéba : on arrive à une vérité proche, là encore, du documentaire. Mais pour moi, le plus important, c’est de donner de la confiance, de l’affection, de l’amour même aux acteurs pour en recevoir en échange.

Quelle place a la musique ? Comment avez-vous travaillé avec le compositeur Wasis Diop ?

On a la chance de bien se connaître avec Wasis Diop. De plus, il connaît très bien tous mes films, mon univers, ma prédilection pour le dépouillement, l’épure. Je ne suis pas très friand de musique. Je l’utilise avec parcimonie, il fallait donc éviter une musique illustrative. Nous avons travaillé sur des axes bien précis : des musiques qui révèlent l’état d’âme des personnages, leur désordre intérieur.

Mahamat-Saleh Haroun est né en 1960 à Abéché, au Tchad. Il a étudié le cinéma à Paris, et le journalisme à Bordeaux. Après avoir travaillé plusieurs années dans différents quotidiens de province, il a réalisé son premier court métrage Maral Taniéen 1994. En 1999, son premier film Bye-bye Africa est sélectionné à la Mostra de Venise et obtient le prix du Meilleur premier film. Suivent ensuite Abouna, Notre Père (Quinzaine des réalisateurs 2002) et Daratt, saison sèche (Prix spécial du jury, Venise 2006). En 2010 avec Un homme qui crie, son quatrième long métrage, il est pour la première fois en compétition au Festival de Cannes.


Publié le Lundi 24 Mai 2010 dans la rubrique Culture | Lu 1439 fois