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Un coté Beckettien pour le 'Rien en vue' de Jens Rehn


L’un s’appelle Le Manchot, il lui manque un bras. L’autre est nommé L’Autre. Un concours de circonstances, un fait de guerre, les amènent à partager un canot de sauvetage au milieu de l’Atlantique. « Il n’y a rien en vue » est la phrase qui sert d’amer tout au long de ce huis clos à ciel ouvert.
Un coté Beckettien pour le 'Rien en vue' de Jens Rehn

Elle est le seul point fixe qui permet d’attendre l’inexorable. Regrets et amertume décolorent les quelques souvenirs qu’ils s’échangent. Ce ne sont pas même des dérivatifs. L’un meurt. Sans pathos, de digressions en confidences, de pensées philosophiques en agacements L’Autre livre un soliloque poignant.

L’écriture qui en rend compte est sans aspérité pour qu’aucun répit qui ferait naître l’espoir ne s’amarre. La texture littéraire ainsi développée fait de la narration son propre sujet comme son propre objet.

La causticité est partout présente notamment dans ce qui est considéré, peut être, comme les meilleures pages : le récit du combat opposant un convoi maritime et un sous marin. Il faut relever aussi les multiples clins d’œil : « c’était le visage qui avait dit « stop » ». C’est du Lévinas, d’autant plus piquant que c’est l’Autre qui le dit…

Qu’en est-il de la pensée quand il s’agit de s’accrocher aux derniers lambeaux de la vie ? « Il n’y a qu’à la maison, derrière le fourneau, que nous pouvons goûter au réconfort de la philosophie à quatre sous. Ici ça ne marche pas, il en va de la vie. »

Avec un dieu auquel il ne croit pas mais qu’il interpelle faute de mieux, avec un passé qui est une somme d’échecs, avec un avenir éteint, le parangon de la tragédie humaine a cette intonation : « Bien, bien. Toujours la même chose. Toujours éternellement répétée. Au fond, tout est la même chose ».

Le Manchot et L’Autre, c’est Jens Rehn et Samuel Beckett sur un radeau !

Rien en vue (traduit de l’allemand par Bernard Kreiss)
Jens Rehn
Edition Albin Michel
205 pages 16 euros


Publié le Lundi 4 Septembre 2006 dans la rubrique Culture | Lu 939 fois