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Un concept innovant de soins communautaires pour les personnes âgées à Genève

Nos sociétés vieillissent. En terme de démographie, 2007 va représenter un pic avec l’arrivée des enfants issus du premier baby-boom, celui qui a eu lieu après la première guerre mondiale, dans le grand âge (entre 85 et 90 ans). Parallèlement, les gouvernements cherchent à favoriser leur maintien à domicile. Dans cet esprit, un concept de Soins Communautaires pour les Personnes Âgées (SCPA) a été mis en place depuis une vingtaine d'années à Genève.


Professeur Rapin, pouvez-vous nous expliquer le concept des Soins Communautaires pour les Personnes Âgées (SCPA) ?

Un concept innovant de soins communautaires pour les personnes âgées à Genève
Professeur Rapin : Le concept de soins communautaires pour les personnes âgées (SCPA) est un concept nouveau élaboré à partir de constats de carences ou d’insuffisances affectant les personnes âgées. Il s’agit, par exemple, du besoin de promouvoir les droits des personnes âgées, de prévenir l’isolement social, la sous-alimentation et la sédentarité, d’améliorer le soulagement de la douleur et de promouvoir le développement des soins palliatifs.

Les services hospitaliers, les soins à domicile ou les soins ambulatoires pour les personnes âgées se sont développés graduellement depuis longtemps. Le concept SCPA va plus loin. Son caractère spécifique et nouveau est que c’est une même équipe pluriprofessionnelle qui assure de manière coordonnée, à la fois des soins à domicile, mais aussi des soins ambulatoires et de courts séjours en lits de répit et d’observation. Le tout en étroite collaboration avec d’autres services et associations s’occupant des personnes âgées. C’est cette complémentarité dans l’action qui est rare.

Le service SCPA comprend des équipes mobiles multiprofessionnelles d’évaluation, de soutien et de suivi. Ces équipes interviennent sur le lieu de vie des personnes âgées, sur plusieurs sites d’accueil pour des très courts séjours de répit, d’observation et d’évaluation, de soins et de réaménagement du soutien domiciliaire, ainsi que des activités de jour à but thérapeutique et social.

Le concept SCPA intègre aussi la promotion de la santé et le bien vieillir et met en place des moyens d’évaluer l’impact des actions, comme par exemple, l’ « Observatoire des fractures de hanche », qui permet de mieux cibler les territoires où intervenir prioritairement, et d’évaluer au fil des années, l’effet de ces actions. L'« Observatoire des lieux de décès », de ses déterminants et de ses causes est utile en cas de situation critique (exemple la canicule) mais aussi pour implanter les soins palliatifs où ils sont nécessaires, afin de permettre l’accès à cet accompagnement à un plus grand nombre. C’est le but de notre programme « Ensemble contre la douleur ».

Est-ce que vous pouvez nous donner quelques exemples d'applications et/ou solutions concrètes de ce concept ? Notamment dans le domaine de l'alimentation, de la sexualité ou de la maltraitance ?

Professeur Rapin : L ' alimentation est un des derniers plaisirs de la vie. La convivialité est enracinée dans nos pratiques sociales. L’isolement et les modes diététiques pseudo scientifiques augmentent le risque de malnutrition et même de sous-alimentation par manque d’apports. Les conséquences de cette sous-alimentation ne sont pas suffisamment reconnues car elles ressemblent aux conséquences attribuées au vieillissement telles que la fatigue, la fragilité aux infections, la fragilité osseuse avec fractures -particulièrement celles du col du fémur-, les troubles de la mémoire et les états de confusion, etc. Ces carences peuvent être dramatiques. Ce fut le cas lors des canicules de l’été 2003, quand plus de 40.000 personnes âgées sont mortes en Europe. Précipitées dans la confusion et la mort par manque de boissons, par manque de sel provoqué et aggravé par la transpiration et les médicaments, surtout les diurétiques. C’est la raison de notre programme « des Années à savourer ».

La sexualité reste encore souvent un sujet tabou, comme si l’on considérait que les personnes âgées sont des êtres asexués et sans besoins. De plus, la majorité des personnes âgées sont des femmes, souvent seules. Leurs besoins de relations humaines et sexuelles sont en général mal connus du fait de nos représentations sociales. Plus d’écoute et de compréhension permettraient de mieux intégrer cet aspect des besoins fondamentaux, notamment dans les lieux d’accueil et d’hébergement.

Les négligences, les abus et la maltraitance envers les personnes âgées nuisent gravement à leur qualité de vie et à leur santé. Il s’agit donc pour le moins de reconnaître une triste réalité qui atteint de 5 à 10% de la population âgée. Il faut informer la personne âgée de ses droits et amener les professionnels de la santé et du social à intervenir afin qu’ils soient respectés et rester en relation avec la victime.

Vous soulignez dans votre ouvrage, qu'il existe souvent des conflits d'éthique au sein des équipes de soins et avec les personnes âgées malades. Pouvez vous nous en dire plus ?

Un concept innovant de soins communautaires pour les personnes âgées à Genève
Professeur Rapin : Les professionnels de santé sont a priori des personnes bienveillantes voulant agir pour le « bien d’autrui ». Ils sont alors parfois à risque de décider unilatéralement ce qui est bon pour une personne âgée malade. Les professionnels de la santé, doivent respecter le droit inaliénable d’autonomie des personnes âgées et toujours chercher leur consentement ou accepter leur refus libre et éclairé. En cas de « non-consentement » de la part de la personne âgée, la relation d’aide doit se poursuivre en toute loyauté.

L’application de ce principe, valable pour toute action soignante et sociale, pour toute investigation ou traitement, implique le plus souvent et simultanément plusieurs membres de l’équipe de santé et du social. C’est alors l’occasion de conflits de valeurs entre eux, les personnes âgées et leurs proches. En situation de danger de mort imminente les conflits d’éthique peuvent se poser avec encore plus d’acuité.

On évoque de plus en plus régulièrement l'intérêt de l'intergénération. Qu'en pensez-vous ? Cette notion est-elle intégrée dans le concept SCPA ?

Professeur Rapin : Les relations entre les générations sont le fondement de toutes les sociétés humaines et le rôle social de toute personne humaine donne un sens à nos vies. Notre concept est profondément ancré dans cette réalité des rapports entre les générations, sur une base d’humanisme, de respect de nos différences et de solidarité sociale. La lutte contre toute forme de discrimination basée sur l’âge (âgisme) est au centre de notre programme « Vieillir en liberté ».

Vingt ans déjà que vous expérimentez ce concept. Les SCPA sont-ils applicables, selon vous, dans d’autres pays européens ? Quelles sont les grandes conclusions que vous pouvez en tirer ?

Professeur Rapin : Culturellement rien ne s’oppose à un concept qui propose de placer la personne et son entourage familial, social et citoyen au centre du système de soins et qui part des besoins des personnes âgées dans leur milieu.

Pour être mis en application il nécessite une volonté politique et un engagement de nos sociétés envers nos aînés. Le débat social à propos du défi démographique de nos sociétés pluralistes doit intégrer l’ensemble des citoyens, quel que soit leur âge, permettant de réaliser la richesse de posséder au sein de nos sociétés un si grand nombre de personnes qui ont accumulé tant d’expériences et de connaissances à travers leur vie. Une comptabilité éthique mettant cette richesse dans la balance des comptes montrerait même le bénéfice financier.

Tôt au tard ce concept s’imposera. Les systèmes de santé centrés sur l’hôpital ont montré leurs limites, leurs dangers et leurs coûts. Il faut chercher d’autres pistes. Le concept SCPA est un exemple réaliste et pertinent d’un nouveau modèle.


Pour en savoir plus :

Stratégies pour une vieillesse réussie, prix 36 euros
Auteur : C.H. Rapin
Edition publiée sous la direction de J.-J. Guilbert
Editeur : Medecine Et Hygiene
ISBN 2880492084

Propos recueillis par Jean-Philippe Tarot © Senioractu.com 2005


Publié le Vendredi 4 Mars 2005 dans la rubrique Santé | Lu 15388 fois