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Un calme feu de Philippe Jaccottet : dépôt de Liban


Un calme feu
Philippe Jaccottet, ce qu’il ressent, ce qu’il voit, ce qu’il lit, il le restitue dans une poésie présente au monde. La rêverie suscitée par les « Mille et une nuits » l’accompagnera toute sa vie.

Elle aura « éclairé, doré l’étoffe dès l’enfance ». Cet éclairage méditatif est sa façon de voir, aujourd’hui encore, « et voilà que j’en retrouvais la trace dans mon grand âge » confie t-il dans le dernier recueil qui vient de paraître.

De son séjour au Proche-Orient (Liban, Syrie) qu’il fit en 2004, il retient l’expérience de la beauté, de sa part fragile et éternelle. L’évocation des norias moyenâgeuses de Hama, des ruines de Baalbek ou de Palmyre, d’une église arménienne, de la Grande Mosquée de Damas exprime ici une poésie de l’être.

L’art de Ph. Jaccottet n’est pas spéculatif mais lucide. Son lyrisme est contenu dans le monde présent saisissable, où la transcendance n’est qu’un possible dénouement. C’est ce qui le rend si proche.

Voici comment il fut accueilli au Liban. Voici la couleur Jaccottet : « (…) cette humeur de cordialité légère qui circulait entre les convives autour de plats exquis, une chaleur surtout, je crois pouvoir le dire ainsi, une chaleur colorée qui nous enveloppait et qui émanait sans doute de tous les éléments d’un décor que je n’ai même pas vraiment bien vu, parce que peu importait, pourvu qu’on se laissât porter par elle (…) ».

C’est exactement ce que nous ressentons lorsque nous sommes en compagnie de Ph. Jaccottet. Peut être parce qu’il s’impose à nous comme l’auteur essentiel, comme le poète qui, naguère, nous lui en sommes à jamais redevables, a su nous montrer ces trois points de suspension accrochés chaque nuit dans le ciel et qu’on appelle Orion, et puis, plus loin Betelgeuse et Aldebaran (1). Il nous fit apprendre à lire les étoiles, mais aussi Hölderlin et Rilke, entre autres.

« Un calme feu » cache un livre inquiet, peut-être le plus intranquille de son œuvre. Les menaces qui planent sur le Liban transpercent chaque récit. Toutefois, il y a plus que cela. L’auteur confie l’irrémédiable fragilité qui nous enserre le cœur : « pas plus qu’ailleurs, je ne peux évoquer des fantômes de héros, fussent-ils enchanteurs ou prestigieux. Je n’ai vu que ce que j’ai vu, en presque ignorant, en oublieux de presque tout, vieil homme qui ne s’exalte plus guère, entré qu’il est dans la saison froide, mais qui, néanmoins, a vu là quelque chose, et qu’il importe d’essayer de dire (il y a longtemps, peut-être aurais-je su le dire d’un seul poème sans poids, mais j’en ai perdu le secret ou la clef – que ne vous tendra plus aucune main) ».

Cet opus, qui prolonge votre œuvre, ouvre encore plus large l’horizon, Monsieur.

(1) Carnets (La semaison III), Ed. Gallimard, 2001

Un calme feu de Philippe Jaccottet
Editions Fata Morgana
89 pages
14 euros


Publié le Lundi 3 Décembre 2007 dans la rubrique Culture | Lu 3773 fois