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Sous les toits de Paris : un film de Hiner Saleem… contre la solitude des aînés

Le dernier long métrage d’Hiner Saleem intitulé Les toits de Paris sort aujourd’hui dans les salles avec –entre autres- Michel Piccoli et Mylène Demongeot. Sans avoir « l'ambition de dénoncer quoi que ce soit », cette œuvre parfois austère met en lumière les failles de la société moderne où « quand on a passé l'âge où l'on est productif et indépendant, on entre dans la salle d'attente... Les humains sont étiquetés comme des denrées périmées, et parqués avant le passage des poubelles ».


Quand les enfants ne donnent plus de nouvelles, il est bon d'avoir un ami. Pour se rendre à la piscine. Déjeuner à la brasserie. Traverser avec une certaine quiétude les écrasantes journées d'été.

Mais quand l'ami lui-même fini par faire défaut, l'existence devient périlleuse. D'autant plus périlleuse qu'on vieillit, qu'on est fragile et seul, et qu'on habite à Paris... sous les toits.

Mais le coeur bat toujours. En attendant le jour où la force viendra à manquer, ou l'on choisira de ne plus ouvrir sa porte, on peut encore croire aux rencontres, et à l'amour.

Lors de la présentation du film au festival de Locarno cette année, Michel Piccoli a reçu le prix d'interprétation. .../...
Sous les toits de Paris : un film de Hiner Saleem… contre la solitude des aînés

Bande annonce du film


Entretien avec le réalisateur Hiner Saleem

Les toits de Paris rappelle Vodka Lemon, l’un de vos précédents films.
Oui, c’est une sorte de Vodka Lemon sur la France. Un film sur la décadence. Sur la défaite des systèmes humains. Communiste dans Vodka Lemon, capitaliste pour Les toits de Paris.
La richesse des pays développés produit des sas où sont entassés ceux qui ont perdu toute valeur. Quand on a dépassé l’âge où l’on est productif et indépendant, on entre dans la salle d’attente… Les humains sont étiquetés comme des denrées périmées, et parqués avant le passage des poubelles. Comment, en Occident, le bien-être de certains peut-il cohabiter avec autant de souffrance ?

Ce qui frappe, c’est qu’au milieu de la débâcle, les êtres sont beaux. Le regard que vous portez sur eux magnifie les visages et les corps.
Tout le combat de l’homme se résume à ne pas mourir de faim, ni de froid, ni de dénuement. Nous sommes faits comme ça. Je pense que nous sommes très misérables, mais que cette misère est sublime.

Vous situez l’histoire à l’époque de la grande canicule. Pourquoi ?
Il y a trois ans, un journaliste français m’a demandé mon opinion sur les morts durant la grande vague de chaleur. Ma première réaction a été de penser qu’au Kurdistan, où il fait souvent plus de 50 degrés, les vieux n’en meurent pas parce qu’on ne les abandonne pas. Nos vieux sont valables jusqu’à la mort !

Est-ce une façon pour vous de dénoncer la condition faite aux hommes quand ils vieillissent ?
Certainement pas. Le film n’a pas l’ambition de dénoncer quoi que ce soit. Personnellement, je n’ai pas de monde meilleur à proposer. Je me contente de raconter les êtres.

Qui sont vos personnages masculins ?
J’habitais au dernier étage d’un immeuble en face de l’église Saint-Vincent de Paul, proche de l’endroit où nous avons tourné. Deux vieux messieurs vivaient sur le même palier, dans des chambres de bonne. De temps en temps, ils partaient avec un sac à la main et allaient à la piscine. L’un ne sortait dans la rue qu’en costume-cravate. Sa chambre ne faisait pas plus de huit mètres carrés. Toute sa vie, il avait envoyé de l’argent au pays. Il a fini par quitter sa chambre, je n’ai pas su où il était parti.

L’autre recevait de temps à autre la visite de sa fille. Un jour, elle a cessé de venir. Il a attrapé une gangrène, il ne pouvait plus sortir, il n’avait pas de douche… J’ai su qu’il avait un tuteur que j’ai contacté. Il avait plus de deux cents personnes en charge, jeunes et moins jeunes. Alors j’ai appelé un juge de l’arrondissement qui ne pouvait rien faire non plus : « Monsieur, en France, on ne peut pas obliger les gens à se laver… »

Sa santé se dégradait de jour en jour. Une nuit, je l’ai vu à quatre pattes dans le couloir, traînant son corps vers les toilettes. Quand il m’a aperçu, il a rampé en sens inverse et il s’est retiré chez lui. Ce sont des moments qui m’ont marqué et dont je me suis inspiré. Par ailleurs, je voulais que les deux personnages masculins soient très contrastés, avec des corps vraiment différents.

J’ai tout de suite pensé à Michel Piccoli pour interpréter le rôle de Marcel, parce qu’avec son physique majestueux, il était pour moi le seul à pouvoir jouer un personnage plongé dans la misère tout en gardant une grande dignité et une certaine classe.

Pour le rôle d’Amar, il me fallait trouver un acteur qui inspire de la tendresse et l’idée de confronter Michel Piccoli à Maurice Bénichou, plus petit, plus frêle s’est imposée.

Et le personnage de Thérèse ?
Elle ressemble à une quantité de femmes qui travaillent dans les cafés parisiens. Des femmes qui ont été très belles, et dont on se demande quelle vie elles ont pu avoir pour se retrouver là, à leur âge, à servir dans un bar. J’ai retrouvé chez Mylène Demongeot cette opacité et cette beauté.

Vous les faites tous se rencontrer. Comme si vous donniez des amis à Marcel…
Je lui ai inventé une vie, des rencontres. Il était beau dans sa jeunesse. Il a eu des copines, une femme…

Finalement, le film traite plus de la solitude que de la vieillesse. On a l’impression que les personnages jeunes ne sont pas moins perdus que les vieux.
Dans les grandes villes, tout est possible, et dans le même temps les choses les plus simples sont impossibles. Des millions de gens de moins de 35 ans vivent seuls. Les sociétés très développées fabriquent des gens sans travail, dont les rêves sont comme rétrécis, amputés.

Une jeune fille un peu perdue vivait sur mon palier. Je voulais créer un personnage qui lui ressemble, et qui dans le même temps ressemble à tout le monde. Quelqu’un qu’on ne puisse pas ”typer” sociologiquement, ni minette de banlieue, ni bourgeoise tombée dans la ruine. Il y a dans le visage de Marie Kremer un mystère qui se prêtait bien au personnage.

Le film est très peu dialogué. Les personnages s’expriment avec le visage, le corps, les soupirs, les gémissements.
Pour moi, si l’on peut exprimer quelque chose avec des images, ce n’est pas la peine de le redire avec des dialogues. Quand le dialogue concrétise une idée, il la réduit ou il l’enferme. Moi, j’ai plutôt envie d’ambiguïté. Par exemple, je voulais filmer la première scène à la piscine comme une scène dialoguée. Maurice Benichou et Michel Piccoli devaient jouer comme s’ils parlaient mais de telle sorte que le spectateur puisse réinventer les paroles à leur place.

Michel Piccoli sourit beaucoup dans le film, il rit même. C’est un paradoxe ?
Ce n’est pas parce qu’on est vieux et malade, ou qu’on habite dans une chambre de bonne, qu’on ne sourit plus. Au contraire. Le sourire est une expression de la pudeur. De la politesse. On ne sourit pas uniquement parce qu’on est heureux. On peut sourire aussi parce qu’on est triste.

Quant au rire, il révèle l’absurdité des situations, même révoltantes. Un simple mouvement du visage peut tout dire. Il est capable de détruire s’il ignore ou s’il humilie, comme de créer des événements fantastiques, quand il remplace les mots d’amour par exemple.

Les toits de Paris (1h38)
Un film de Hiner Saleem
Avec : Michel Piccoli (Marcel), Mylène Demongeot (Thérèse), Maurice Bénichou (Amar), Marie Kremer (Julie).


Publié le Mercredi 21 Novembre 2007 dans la rubrique Culture | Lu 4900 fois