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Senior Actu

Prendre en compte la diversité des seniors pour agir, chronique de Serge Guérin

L’explosion des publics âgés est un des principaux marqueurs de la société contemporaine. Elle va de pair avec une atomisation des parcours sociaux. Le vieillissement des enfants nés lors du baby-boom, la relative faiblesse du taux de fécondité et l’allongement formidable de l’espérance de vie entraînent une transformation en profondeur de la socio-démographie française.

Sur fond d’éclatement des repères sociaux traditionnels, on assiste à l’apparition de nouvelles catégories sociales et de nouveaux comportements qui nécessitent de faire évoluer notre regard et notre appréhension des attentes et des attitudes. Plus profondément, ces mutations, et l’évolution des mentalités, doivent être prises en compte dans la définition des priorités que se donnent la collectivité.

Si le terme senior semble, par défaut, pouvoir représenter l’ensemble de ceux qui ont plus de 50 ans, on montrera une réalité plus complexe à travers une proposition de typologie des attitudes et styles de vie. On verra aussi, au fil de ces chroniques, que dans le système de l’entreprise et du travail, les attentes et les comportements varient de façon sensibles et doivent être prises en compte lorsque l’on cherche à sortir d’une logique mortifère de l’éviction des plus âgés…


Nombreux sont les auteurs à avoir pointé la fragmentation croissante des repères sociaux, la décomposition/recomposition des identités sociologiques, l’atténuation, voire la disparition des repères de classe traditionnel : une large part de la notion de crise est tout autant le produit que la conséquence de ces mutations des représentations. Elle conduit aussi de plus en plus à penser l’individu comme acteur dont la norme tend à célébrer son autonomie croissante, y compris par rapport à sa classe sociale d’origine. Des auteurs comme Giddens, affirment que les individus se sont très largement libérés du déterminisme social et se situent principalement par rapport à l’agenda des médias. Plus largement, il semble que les trajectoires individuelles s’affranchissent tout autant des classes sociales que des déterminations liées à l’âge.

Pourtant, les représentations concernant la population qu’il est convenu de nommer aujourd’hui « seniors » évoluent difficilement. Alors que la nouvelle donne démographique commence à réellement porter ses effets jusque dans l’espace public, le jeunisme, autrement dit l’idéal normatif de la jeunesse, reste profondément prégnant au sein des entreprises comme des médias. Les seniors doivent donc naviguer entre diverses injonctions paradoxales, pour reprendre la formule de Bernadette Puijalon.

Si l’individu est d’abord un être social, au sens de Mauss, la notion de vieillesse est tout autant le produit d’un construit que le résultat d’un réel objectif. La notion de vieillissement est en évolution constante du fait de mutations physiques et physiologiques, mais aussi des transformations de l’environnement. Surtout, les frontières temporelles comme les signes distinctifs associés à l’âge connaissent des mutations complexes et contradictoires. Ainsi, si longtemps la prise d’âge fut liée à la fragilisation, tant physique que financière, aujourd’hui, pour beaucoup, les seniors forment une catégorie sociale à haut revenu et à fort potentiel de consommation qui bénéficient dans leur majorité d’un niveau de forme élevé.

Pour autant les perceptions du vieillissement restent multiples : sous l’effet de l’allongement de l’espérance de vie en totale autonomie, le consommateur n’a plus d’âge, le senior a droit au désir et à la vie de couple de plus en plus tard, … Dans le même temps, le vieillissement social tend à débuter au sein de l’entreprise dès 45 ans. Enfin, les inégalités apparaissent fortes face aux marques extérieures et intérieures du vieillissement. De fait, la notion de senior recouvre des réalités multiples dans l’espace public comme dans l’entreprise.

Construite à partir d’un corpus d’une centaine d’entretiens de longue durée en face à face réalisés en plusieurs années aussi bien à Paris, à Lyon et dans divers régions, la construction de typologies apparaît toujours comme une réduction du réel, une tentative de faire apparaître les principaux caractères distinctifs différentiant une population. Il ne s’agit pas de présenter la réalité dans toute sa complexité mais de faire surgir les principales aspérités qui structurent différentes sous population de seniors. Notons qu’une partie de ces entretiens ont été menés à travers la méthodologie des études projectives approfondies développées avec Guy Aznar et issu des approches initiées dans les séminaires de créativité. Nous verrons dans une prochaine chronique les trois grandes typologies que recouvrent le vocable de senior.

Serge Guérin
Professeur associé en sciences de la communication à l’Université Lyon II
Dernier ouvrage paru « Manager les quinquas », (avec G Fournier), Edition d’organisation
Serge Guérin


Publié le Mercredi 8 Juin 2005 dans la rubrique Chroniques | Lu 6297 fois