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Pour en finir avec le discours de guerre des générations, chronique de Serge Guérin (1ère partie)

Coup sur coup, deux nouveaux ouvrages viennent de sortir sur le thème porteur du discours anti-âge. Inutile de chercher à faire la recension du nombre de livres qui ont surfé sur cette thématique depuis dix ans, ils sont trop nombreux… et souvent de piètre qualité. Certes, il en est de solides et charpentés comme Le destin des générations de Louis Chauvel, et d’autres qui versent directement dans le poujadisme générationnel, voire une forme de racisme anti-âge. Mais la veine est la même : elle repose généralement sur une vision qui privilégie l’opposition d’intérêts entre les générations et abordent les principales thèses défendues par ces auteurs et par certains leaders d’opinion.


Deux grands thèmes se partagent le discours. D’un côté, il est dit que les plus âgés ont dépensé sans compter et mis le pays au bord du gouffre.

Bref, qu’ils ont profité du système, se sont constitués un patrimoine grâce à l’inflation et ont bénéficié à plein de la croissance économique.

De l’autre il est dit qu’aujourd’hui, les plus âgés sont un poids pour la société, que leurs dépenses de santé sont trop lourdes et, si l’on suit les auteurs, qu’ils sont inutiles. Finalement derrière ces discours, c’est toujours l’idée développée par Alfred Sauvy faisant rimer vieillesse avec défaite qui est présente. Elle entend qu’un pays qui prend de l’âge est un pays qui ne sait plus affronter la modernité.

Or, il est bon de rappeler que ceux qui sont en retraite aujourd’hui n’ont pas toujours vécu sur un lit de roses. Les plus âgés ont subi les années de guerre et connu les privations de l’après-guerre. Et ceux qui avaient vingt ans à la fin des années 1950 ont perdu leur jeunesse durant la guerre d’Algérie. .../...
Pour en finir avec le discours de guerre des générations, chronique de Serge Guérin (1ère partie)

Côté travail, les fameuses « trente glorieuses » célébrées par Jean Fourastié, étaient aussi celle des cadences, des semaines de 48 heures et de la retraite à 65 ans. Faut-il aussi rappeler que ceux qui prennent leur retraite aujourd’hui, ont vécu depuis 1974 dans un climat de crise économique, de plans sociaux et licenciements massifs ? Ce sont les mêmes qui ont eu à s’adapter à la politique de désinflation menée par tous les gouvernements depuis la fin des années 1980.

Enfin, signalons que comme toujours, ce type de discours cherche à gommer les différences, et nie par exemple la diversité des situations des retraités. Quoi de commun entre un cadre supérieur ayant bénéficié d’un système de capitalisation « maison » et d’une retraite « chapeau » et une femme très âgée vivant seule avec le minimum vieillesse de 628 euros par mois ?

Il ne s’agit pas de nier que les jeunes générations doivent affronter une réalité délicate, que la nouvelle mondialisation et l’accélération des innovations techniques obligent à une plasticité sociale et professionnelle complexe, et que la société actuelle demande à la fois plus d’autonomie et offre moins de filets de sécurité.

Il ne s’agit pas non plus de passer sous silence que beaucoup de retraités découvrent la question de l’âge seulement lorsqu’ils y sont confrontés… Simplement, on notera que le discours jeuniste entend massifier les réalités, résumer l’identité de chacun à son âge, construire une approche communautariste où chaque groupe est en conflit avec l’autre, où l’opposition doit se régler dans le conflit et le rapport de force.

Cette logique de guerre civile ne préjuge rien de bon. Pourtant, ce qui est en jeu, c’est l’organisation d’une société de tous les âges permettant à chacun de construire son parcours de vie et favorisant les échanges, le partage et la solidarité.

Serge Guérin
Professeur à l’ESG, vient de publier Vive les vieux !, Editions Michalon


Publié le Lundi 10 Mars 2008 dans la rubrique Chroniques | Lu 4379 fois