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Popaie, une crèche suisse accueille des personnes âgées

Popaie : expérience d'une crèche intergénérationnelle près de Lausanne : un essai d'une durée d’une année scolaire déterminera dans quel cadre la mise en relation d’enfants scolarisés (4 à 6 ans) avec des aînés du quartier peut être bénéfique et répondre aux besoins de chacun : enfants, parents, aînés et équipe éducative. Explications.


Emergence du projet

A Lausanne, la Crèche du Clos-de-Bulle a aujourd’hui plus de 133 ans, ce qui fait d’elle, de manière symbolique, la doyenne des garderies romandes. « Dès juillet 2004, je me suis intéressé à l’idée que la crèche puisse accueillir des personnes âgées » indique Christian Dubuis, directeur de la crèche.

En Juillet 2006, après deux ans de préparation, la crèche a pu réunir les conditions nécessaires pour accueillir un groupe de 6 retraitées. Le projet POPAIE débute alors sous la forme d’une expérience pilote destinée, notamment, à mesurer le changement des représentations qui s’effectuera chez chacun des acteurs.

Au terme de cette année d’essai, l’objectif sera de déterminer s’il est bénéfique d’envisager une collaboration entre des aînés et notre structure d’accueil, afin de prendre les décisions suivantes : intégrer définitivement le groupe « Popaie » auprès des « Ecoliers » de la crèche et élargir l’expérience aux classes d’âges inférieures des enfants de la crèche

« Si l’expérience s’avère positive, nous formulerons des recommandations exploitables à l’attention de la Ville de Lausanne (un des mandants de cette recherche), permettant de faciliter la création d’un cadre organisationnel pour une autre structure de la petite enfance qui voudrait collaborer avec des aînés de son quartier » précise M. Dubuis.

La modification du rôle des crèches

« Le mode d’accueil de prise en charge de la petite enfance est en train de subir de profonds changements structurels et l’essence même de son rôle se complexifie. C’est notamment dans ce contexte que notre projet a pu prendre forme » ajoute-t-il.

En effet, les institutions de la petite enfance ne sont aujourd’hui plus cantonnées à la « simple » tâche d’occuper les enfants durant le temps de travail des parents. Leur champ d’action devient plus complexe, ainsi une aide à la « parentalité » se développe, mais aussi le rôle de centre de vie d’un quartier d’où naissent des projets qui favorisent la vie sociale et la rencontre de l’autre.

Cette complexification de la mission est loin d’être anodine, car le secteur de la petite enfance se voit désormais responsable du lien avec l’extérieur, alors que jusque-là, la situation de monopole - dont il bénéficie toutefois encore - lui permettait de laisser cette responsabilité hors de sa mission.

Dans ce cadre, composer avec le phénomène du vieillissement de la population et la nécessité de sensibiliser les enfants au cycle de la vie, en donnant notamment à ceux-ci l’occasion de côtoyer des personnes âgées de leur quartier, permet aux crèches de répondre à l’élargissement de leur rôle. Il offre surtout à la structure la possibilité d’acquérir des compétences sur le « comment être » avec l’extérieur.

Le vieillissement de la population

Parallèlement à l’élargissement de la mission des crèches, on assiste à une augmentation exponentielle de l’espérance de vie, qui génère également un accroissement du nombre de générations amenées à vivre en même temps.

« Les aînés sont actuellement maintenus à distance du regard des plus jeunes dans des espaces sociaux distincts. C’est en créant des relations purement électives où les proches sont ceux que l’on choisit au-delà des clivages sociaux et des âges que l’on pourra agir sur la méconnaissance de l’autre que crée, malgré elle, la société contemporaine. Le projet d’intégrer des aînés à la Crèche du Clos-de-Bulle, toutes proportions gardées, s’inscrit donc directement dans les pistes susceptibles d’être explorées dans un avenir proche » précise M. Dubuis.

Un nouveau paradigme : les actions intergénérationnelles

Dès lors, on remarque, notamment en France, l’apparition d’actions intergénérationnelles qui ont pu commencer à voir le jour par le truchement de trois principaux facteurs :

1.Le cycle de vie en 3 étapes.
Le triptyque formation, travail et retraite impose à l’homme un rythme basé sur le modèle du « cycle économique » (Attias-Donfut, 1988) qui favorise le cloisonnement générationnel. Ces étapes créent des caractéristiques propres à chaque génération qui renvoient les personnes retraitées dans un îlot détaché de toute fonction sociétale et de tout sentiment d’utilité sociale.

2.Le phénomène de l’âgisme.
Il s’agit d’une ségrégation exercée à l’égard d’une personne du fait de son âge (Bonnet, 2001). Le retraité, trop âgé, est donc mis à l’écart du système qui attribue un statut valorisant essentiellement aux personnes actives

3.L’émergence d’une société multiethnique.
Les multiples cohabitations ethniques dans les quartiers ou dans les villes créent de nouvelles réalités à prendre en compte.

Les projets intergénérationnels s’inscrivent donc directement en réponse à ces facteurs. Ils favorisent de nouveaux phénomènes de co-existence pour raviver le lien social, en aménageant une existence commune à travers la différence.

L’enjeu des projets intergénérationnels

Si l’intergénérationnel est à la mode et que de nombreux projets se développent dans ce sens, il est nécessaire de rester attentif à certains pièges. Ainsi, l’élitisme associatif met en lumière les difficultés d’accès aux personnes plus isolées pour qui la participation à de telles initiatives aurait pourtant encore plus de sens. Il s’agit donc de fournir un effort supplémentaire dans l’élaboration d’un tel projet, pour aller à la rencontre et stimuler la participation d’aînés qui ne sont pas des habitués de telles démarches.

Il s’agit aussi de rendre plus visible l’intergénérationnel en le portant dans la durée d’une part et en le facilitant au quotidien d’autre part.

Il y a de plus en plus d’arrière-grands-parents et il commence à y avoir un nombre non négligeable de familles où cinq générations successives sont en vie. Le corollaire de cette situation est que l’organisation traditionnelle de la vie en trois étapes bien distincte : éducation / formation, activité / retraite est de moins en moins adaptée à la réalité.

Cela ne doit pas empêcher de rechercher des solutions plus souples, qui favorisent le passage d’une génération à l’autre sans que les conflits d’intérêts ne l’emportent. Un projet visant à intégrer des aînés dans une crèche est donc tout à fait légitime et peut contribuer à promouvoir une nouvelle étape, celle de la retraite, qui serait alors reconnue « d’utilité sociale ».

La création de véritables échanges et de liens solides implique une participation active et une réciprocité de tous les acteurs. Un projet intergénérationnel ne s’improvise donc pas, mais doit proposer un cadre réfléchi qui permettra à ces échanges de se produire.

La mise en place du projet

On a vu que le contexte est favorable à la mise en place de projets intergénérationnels et qu’ils nécessitent une préparation et une organisation réfléchies car les enjeux en sont complexes. En effet, il est nécessaire de tenir compte des attentes des différents groupes concernés : enfants, aînés, mais aussi équipe éducative et parents. Il s’agit non seulement d’identifier les besoins mais aussi les éventuelles résistances afin de les anticiper et d’éviter qu’elles ne bloquent le projet. Sans l’accord et l’intérêt des parents pour la démarche, elle n’aurait pas de sens.

De même, l’équipe éducative a besoin d’être assurée que l’intégration des aînés n’occasionne pas une surcharge de travail et que les rôles soient très clairement différenciés.

Au-delà de cet aspect de préparation et d’information nécessaire, c’est dans une optique vraiment participative que le projet doit s’inscrire. Ainsi, notre équipe de projet est constituée des représentants des groupes concernés dès la mise en place et suivra l’expérience jusqu’au bout. De même, les aînés engagés disposent d’espace de parole et d’échanges afin de pouvoir participer de manière active à l’élaboration d’un programme qui réponde à leurs attentes. Le projet est donc fait avec eux et non pour eux.

Il est évident que la rencontre intergénérationnelle proposée ne se limite pas aux aînés et aux enfants. En effet, elle implique de multiples âges et moments de la vie : les retraités, les enfants, les parents, les professionnels diplômés ou en formation, les adolescents en stage. Le projet est donc complexe en termes de gestion d’équipes et de communication. Notre expérience a justement pour objectif d’étudier ces enjeux et de rendre compte des liens directs ou indirects qu’elle aura suscité entre les différents acteurs.

Conclusion

Favoriser les rencontres entre les générations et notamment entre les aînés et les enfants est une démarche pleine de charme et d’espoir. Au-delà de cet aspect, un projet intergénérationnel doit avoir des bases solides s’il entend créer des synergies intergénérationnelles qui répondent aux besoins de chacun.

Le principal défi de ce projet n’est pas d’intégrer des aînés à la crèche, mais de créer un véritable lien : il s’agit de développer un sentiment d’appartenance, afin qu’enfants, parents, équipe éducative et personnes âgées cheminent ensemble vers des objectifs communs qui permettent de vivre des expériences riches en émotion.

De telles synergies permettront également de favoriser l’innovation et la créativité des groupes concernés. Ainsi, de nouvelles pistes de réflexion pour penser le « vivre-ensemble » des différents âges pourront être explorées.

Renseignements complémentaires
Christian Dubuis
Directeur de la Crèche du Clos-de-Bulle
0041 (0)21 312 25 77


Publié le Mercredi 24 Janvier 2007 dans la rubrique Intergénération | Lu 10574 fois