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Nos ancêtres les chibanis !, un ouvrage qui retrace l'histoire de huit migrants âgés

Les chibanis, « cheveux blancs » en arabe dialectal, ce sont les vieux immigrés maghrébins. Arrivés en France pendant les Trente Glorieuses, alors que le pays avait besoin de bras. Ils ont tous connu des parcours les menant de l’exil à l’enracinement dans la société française, sans pour autant renoncer à leurs identités, à leurs valeurs, à leur passé.

Sabrina Kassa, journaliste et fille d’Algériens, nous fait connaître dans ce livre intitulé « Nos ancêtres les chibanis », les histoires de huit Algériens arrivés en France après la Seconde Guerre mondiale, aux destins très divers mais qui ont en commun un engagement, dans les associations, dans les syndicats, dans la vie de quartier ou dans la vie artistique.


Quand on parle de l’immigration, on parle le plus souvent des jeunes issus de parents migrants, pourquoi avez-vous choisi de parler des Chibanis ?

Lorsque l’on parle d’immigration, on focalise sur les problèmes d’insécurité et d’incompatibilité. Je considère, pour ma part, que c’est un tort car cette vision nous empêche de voir ce qu’est réellement l’immigration, de voir la richesse des gens qui viennent ici et des rencontres que ces migrations permettent. Avoir conscience de l’apport culturel, économique et démographique des immigrés serait pourtant nécessaire pour favoriser le « Vivre ensemble » et avoir une meilleure image de la France d’aujourd’hui.

En ce qui concerne les jeunes issus de parents immigrés, ils sont confrontés à une sorte de malhonnêteté intellectuelle. On leur demande en permanence d’être les porte-paroles d’une immigration qui ne les concerne pas, car ils sont nés en France et ils ont avant tout une culture française. Je pense qu’en les renvoyant systématiquement vers leurs origines, on provoque un malaise identitaire , car ils ne connaissent pas l’histoire de l’Algérie et de leurs aînés, ou très mal. En effet très souvent leurs parents ne leurs ont pas transmis cette histoire et l’école donne, elle aussi, très peu de repères sur ce qui s’est passé pendant l’Algérie coloniale et au moment de l’immigration qui a suivi la guerre d’Algérie. .../...
Nos ancêtres les chibanis !, un ouvrage qui retrace l'histoire de huit migrants âgés

Pourquoi les parents ont-ils mal transmis cette histoire ?

Nos ancêtres les chibanis !, un ouvrage qui retrace l'histoire de huit migrants âgés
Beaucoup d’immigrés sont arrivés démunis et ont dû surmonter beaucoup de difficultés pour trouver une place en France. Ils ont eu du coup beaucoup de mal à expliquer une histoire qu’eux même arrivaient difficilement à digérer.

C’est quelque chose qui leur a demandé beaucoup de temps et de recul, car ils ont vécu des périodes assez difficiles et complexes pendant la période coloniale en Algérie, dans lesquelles ils ont subi des violences symboliques et physiques, sans oublier que leurs vies d’immigrés n’a pas été toute rose non plus. C’est pour cela qu’ils ont eux-mêmes un rapport avec leur culture assez difficile.

En plus, ils ont dû affronter un regard souvent désapprobateur du reste de la société. Regardez, encore aujourd’hui, être immigré n’est toujours pas considéré comme quelque chose de positif. C’est pour cela que j’ai préféré aller directement à la source, rencontrer des immigrés qui pouvaient raconter ce qui s’est passé.

Bien sûr, je ne les ai pas choisi au hasard, j’ai recueilli le témoignage de personnes engagées dans leur vie de quartier, dans des associations et des syndicats... Le but était d’avoir une parole très ancrée dans la réalité sociale et politique , mais aussi une parole généreuse car la particularité de ces portraits c’est de montrer que les conflits peuvent être dépassés lorsque les gens sont acteurs de ce qui les concernent.

Valorisé ces parcours et les faire connaître au reste de la société et pas seulement les enfant de cette immigration, visait aussi à casser les stéréotypes, les clichés dévalorisants, qui empêchent aujourd’hui le métissage de se faire entre l’ancienne France et la nouvelle France.

Je travaille avec des migrants âgés, des femmes et des hommes, je constate qu’il leur est difficile d’accepter de se confier ou encore de parler publiquement de leurs expériences, pourriez-vous en dire autant ou bien aviez-vous une recette meilleur

Non je n’ai pas de recette, certes il y a des choses pour lesquelles j’ai dû faire preuve de délicatesse, j’ai dû parfois les « apprivoiser » . Nous étions dans une relation de confiance, mais me raconter leur histoire était pour eux quelque chose de plus facile, venant du fait que j’étais étrangère à leur famille.

Ils ont compris quel était mon questionnement et aussi la nécessité de faire connaître une histoire de combativité et de courage. Ce ne sont pas des gens qui sont restés passifs . En écrivant ce livre j’ai pris conscience que leur histoire était étouffée, comme si un certain discours politique avait voulu les réduire à des objets, alors qu’ils ont fait des choix et ça, ça n’a pas été dit.

Comment avez vous procédé pour l’écriture ce livre ?

L’histoire de ce livre a commencé avec Kheira Deffane , à l’occasion d’un reportage que je faisais pour Notre Temps sur ses activités dans le quartier Sainthe-Marthe. Un soir, d’elle même, elle m’a racontée son histoire,et bien sûr j’étais ravie ! Je trouvais que son histoire était très belle, très digne. Et puis qu’elle faisait preuve d’une intelligence sur son propre parcours que je n’avais encore jamais entendu. C’est de là que tout est parti.

Par la suite j’ai voulu compléter cette expérience et je suis allée à la recherche d’autres chibanis engagés, en me disant que ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas être la seule. J’ai utilisé les réseaux associatifs, j’ai saisi quelques opportunités comme pour Aïssa Zémouri, pour lequel j’avais vu son portrait dans une exposition sur les migrants.

Dans cet ouvrage, on est loin de l’image stéréotypée, du migrant âgé, forcément un homme, un ancien OS, et qui passe sa vie entre la maison et la mosquée. Vous attendiez-vous a des parcours de vie si singuliers, si mouvementés ?

Etant donné que je suis allée à la recherche de parcours singuliers, je n’ai pas été complètement étonnée Cette immigration a vécu des choses très fortes et elle a dû faire appel à beaucoup de ressources personnelles pour arriver à surmonter ces difficultés.

Les migrants âgés manquent de reconnaissance aussi bien par la société que par les jeunes générations. Ne pensez-vous pas que la transmission des mémoires de ces migrants âgés est utile pour les jeunes générations, notamment les petits enfants

C’est réellement essentiel. Il est vrai qu’il y a une injustice, car ils ont beaucoup lutté, ils ont apporté beaucoup de choses, et aujourd’hui ils ne sont pas reconnus en France ni en Algérie. C’est dommage pour eux, mais aussi pour tout le monde, car c’est une expérience de luttes collectives, ce sont des repères importants , notamment pour les jeunes.

On vit une période mouvementée, je pense notamment à la crise des banlieues de novembre 2005, et il serait bien que les jeunes soient informés sur comment on mène une lutte sociale. Ces jeunes ont beaucoup de frustrations, ils ont des choses à revendiquer. Ils auraient tout intérêt à savoir comment se faire entendre, sans être dans la violence mais plutôt dans quelque chose de constructif.

Nos ancêtres les chibanis !
Portraits d’Algériens arrivés en France dans les Trente Glorieuses.
Textes de Sabrina Kassa, photos de Zabou Carrière, préface de Gérard Noiriel
Paris, Éditions Autrement, Collection mémoire/histoire, 2006
208 pages, 32 photos noir et blanc, 19 euros


Publié le Jeudi 4 Mai 2006 dans la rubrique Société | Lu 14013 fois