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Mille nuances de gris par Annie Mollard-Desfour

Les Grecs avaient trois mots différents pour dire le « gris ». Ni neutre, ni ennuyeuse, cette couleur aux multiples teintes est aujourd’hui comme hier la couleur de la nuance et de l’ambiguïté. Qu’est-ce que le gris ? Au fil des mots, des expressions, des textes qui disent ses nuances, ses usages concrets ou symboliques au XXe siècle et à notre époque contemporaine, le gris étale sa palette et ses contradictions.


Mille nuances de gris par Annie Mollard-Desfour
Autrefois très largement associé à la couleur des cheveux et à la vieillesse, aux valeurs de savoir et de sagesse, le gris est, de nos jours, plus étroitement lié au mauvais temps et aux notions négatives qui lui sont associés : gris brouillard, bruine, brume, cyclone, nuage... ciel de Paris, crépuscule, novembre, gris-mélancolie !
 
Mais cette couleur discrète, humble voire austère, est également la couleur des religieux (gris minime, moines gris), du peuple et des ouvriers (grisette, cols gris). Elle désigne l’élégance sobre et le luxe (gris trianon ou gris Versailles, gris flanelle, gris Cerruti, Dior ou Montaigne…), la couleur des matériaux et métaux transformés (gris béton, ciment, mur, zinc…), de la ville, de l’industrie...
 
Plus symboliquement, entre bien –blanc– et mal –noir–, c’est la couleur des âmes grises, ni bonnes ni mauvaises, « couleur de notre humanité, celle de la bête et de l’ange mêlés »…  Gamme de nuances et de sens. Gris-moire. Couleur de l’acier, du fer, du plomb, mais aussi du vaporeux, du voilé, de la délicatesse, le gris est la teinte équivoque par excellence et demeure partiellement mystérieux, secret.
 
Dans les temps anciens, les termes de « couleur » s’attachaient plus à décrire la part d’ombre ou de lumière que leur tonalité stricto sensu. Et n’avaient pas nécessairement besoin qu’on leur accole un qualificatif pour en souligner la nuance.
 
Ainsi, le grec et le latin sous-divisaient le champ chromatique du gris pour en souligner l’aspect clair, brillant ou sombre : le grec πολίός/ polios, gris blanchâtre, terne, qualifiait les cheveux commençant à blanchir sous l’effet de l’âge, les personnes aux cheveux gris, la vieillesse et, par analogie, le pelage du loup, le fer, la mer ; il s’opposait à φaeinoς/ phaeinos, (gris) clair, brillant, éclatant, qualifiant le feu, la lune, l’aurore, les yeux, les métaux, la voix, et à φaioς/phaios, (gris) sombre, en parlant des vêtements de deuil, du pain bis, d’une voix sourde. De même, en latin, canus, blanc brillant, gris très clair, argenté, était le plus fréquemment employé pour qualifier les cheveux, une personne âgée, ou divers animaux au pelage cendré, mais aussi la mer, les flots ; ravus nommait le gris foncé tirant sur le jaune, caesius, le gris-bleu des yeux...
 
Notre terme actuel gris est issu du francique grîs, gris, et a probablement été introduit en Gaule par les mercenaires germaniques qui l’employaient pour qualifier la robe des chevaux, puis les cheveux, la barbe (en 1150), la vieillesse, et est devenu peu à peu l’expression ordinaire et générique du gris. Dès l’ancien français, gris couvrait un vaste éventail de nuances et avait des frontières incertaines avec le bis et le brun. Cette complexité du gris, entre clair et foncé, particulièrement forte autrefois, et ses croisements avec d’autres champs de couleur se retrouvent encore dans notre langue contemporaine.
 
C’est que le gris est ambiguïté, mélange de blanc et de noir (gris pur), il est également  mélange de couleurs –en particulier du rouge et du vert, couleurs complémentaires. Le gris bascule du clair, proche du blanc et de l’éclat, au sombre, proche du noir et glisse vers une multitude de nuances, en particulier le bleu et le brun. « Ligne de démarcation entre le blanc et le noir », il est également « frontière de toutes les teintes », « Styx des couleurs », selon le poète mauricien Malcom de Chazal (Sens-Plastique, 1948). Goethe voyait d’ailleurs dans le gris l’origine de toutes les couleurs, réfutant en cela la conception de Newton. Pour Paul Klee, le point gris est le canon de la totalité, le centre des six couleurs fondamentales (violet, rouge, orange, jaune, vert, bleu) dont le blanc et le noir sont les pôles… Couleur-caméléon aux frontières incertaines, le gris est mariage des contraires, point de rencontres de toutes les possibilités.
 
Le caractère médian du gris entre noir et blanc, atténuation du noir ou perte de pureté du blanc, et sa position centrale au cœur des couleurs, induit un gris aux multiples associations et symboliques. Gris argent, étain, fer, perle, pierre, prison… gris fumée, plomb, poussière, muraille… gris éléphant, souris, tourterelle… gris de Payne, de perle, gris gustavien… gris Delacroix, Renoir, Vélasquez… gris administratif… éminence grise, marché gris, matière grise, pouvoir gris, zone grise… faire grise mine, en voir de grises… grisaille, griserie, griseur, feldgrau…
 
Le gris s’insinue dans le langage et décline ses associations : gris de la vieillesse, bien sûr, mais aussi gris de la pensée et de l’intelligence, gris de la peau, de l’étrangeté, de l’altérité et l’altération, couleur de fatigue, de maladie, de mauvaise humeur ; par opposition à la vivacité des couleurs et au ciel par mauvais temps, gris tristesse et pessimisme, ennui et contrariétés, mais aussi banalité, monotonie, invisibilité, clandestinité, tromperie, complot, secret… Par sa situation entre noir et blanc et le mélange de couleurs dont il est issu, le gris est trouble et confusion. « Chanson grise où l’indécis au précis se joint », il bouscule nos savoirs et certitudes. Et demeure à jamais inépuisable.
 
Ce que je retiens surtout du gris ? Son mystère, son alchimie, et, comme Philippe Claudel, qui rédigé la préface de mon dictionnaire, sa douceur, « la douceur qu’il procure et qui permet d’estomper, de faire disparaître du monde et de nos vies, toutes formes tranchantes, qu’elles soient mentales ou physiques ». Le gris qui établit « un nouvel ordre ouaté du monde ».
 
Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.
 
À lire : Le Gris, Anne-Mollard-Desfour, CNRS Éditions, novembre 2015, 316 p., 30 euros

Depuis 1998, Annie Mollard-Desfour, linguiste, sémiologue, chercheuse associée au laboratoire Lexiques, dictionnaires, informatique, poursuit la publication de la série de ses dictionnaires (Le Bleu, Le Rouge, Le Rose, Le Blanc, Le Noir, Le Vert).Elle rassemble et décrypte les symboliques et origines lexicales des mots, locutions et expressions de couleur de la langue française des XXe et XXIe siècles. Elle est présidente du Centre français de la couleur.

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Publié le Mercredi 23 Décembre 2015 dans la rubrique Chroniques | Lu 1057 fois