Voyage et détente
Maison de retraite, le droit à l’innovation (2ème partie), chronique de Serge GuérinLa semaine dernière, je reprenais le texte de l’intervention effectuée devant les 350 personnes présentes au dernier Congrès de la Fnadepa, le réseau des directeurs de maison de retraite. Dans la première partie, j’avais insisté sur l’importance de ne pas confondre innovation avec fiches de recettes de cuisine ou utilisation superficielle des nouvelles technologies… Poursuivons donc le propos.
J’agis aussi parce que j’en ai envie, parce que cela me fait plaisir. Il faut le dire, en être conscient et ne pas s’en excuser… Nous avons le droit, vous avez le droit de vous faire plaisir !
Tout en sachant que d’autres n’agissent justement pas car le changement leur fait peur, les inquiète. Vous pouvez être directrice ou directeur de maison de retraite et être leader à un moment donné mais en même temps un peu pusillanime, un peu suiveur et suiviste dans d’autres domaines professionnels et personnels. On ne sait pas comment déterminer ceux qui agissent de ceux qui suivent. Il doit y avoir de la « psy » dedans… mais je ne suis pas compétent en la matière. En sociologie, on cherche les typologies, mais elles sont complexes… ET le même qui va être un pionnier dans un domaine, sera un suiviste ou un conservateur dans un autre. En fait la directrice ou le directeur sont comme les autres acteurs dans un balancement circonspect à rechercher l’impossible équilibre entre distinction ET appartenance. Merton, un sociologue d’importance, prenait en compte la puissance de la croyance collective comme ressort de nos actions et initiatives : si nous croyons qu’un objet sera à la mode, il le deviendra. Regardons aussi du côté de Godelier, qui vient de publier Au fondement des sociétés humaines (Albin Michel) : les humains, à la différence des autres espèces, ne se contentent pas de vivre en société, ils produisent de la société. À travers nos actions, nous cherchons aussi à établir un rapport au monde, à faire évoluer les choses. Le système social, les références ne sont pas intangibles. Celui qui innove est souvent rattrapé, imité et dépassé. Mais parfois, l’innovation c’est aussi de revenir en arrière. La redécouverte des tramways en est un bon exemple. .../...
Nous vivons une période innovante et féconde. J’ai d’ailleurs parlé de seniorisation de la société, au sens où l’allongement de la vie, la part grandissante des très âgés et la transformation de l’âge a des effets qui touchent à l’ensemble de la société, sur les vieux comme sur les jeunes... Je crois nécessaire de parler aussi de modernité évolutive pour souligner que nos repères changent, que les représentations ne sont plus en cohérence avec le réel, ou plutôt les réels, car la marque du temps c’est que les réalités sont multiples. Comme nos identités.
Cela nous conduit de plus en plus à penser l’individu comme acteur dont la norme tend à célébrer son autonomie croissante, y compris par rapport à sa classe sociale d’origine. Des auteurs comme Giddens affirment que les individus se sont très largement libérés du déterminisme social. Dans le même temps, les représentations concernant la population qu’il est convenu de nommer aujourd’hui seniors évoluent difficilement. Il y a comme du retard à l’allumage, une difficulté à prendre conscience d’une transformation essentielle de nos modes de vivre ensemble. Alors que la nouvelle donne démographique commence à réellement porter ses effets jusque dans l’espace public, le jeunisme, autrement dit l’idéal normatif de la jeunesse, reste profondément prégnant au sein des entreprises comme des médias. Les seniors doivent naviguer entre divers injonctions paradoxales, pour reprendre la formule de Bernadette Puijalon. Oser c’est aussi casser les représentations négatives de l’âge. Un exemple tout bête : mon dernier bouquin porte pour titre « Vive les vieux ! », idée de l’éditeur. C’est assez innovant… Et qui refuse d’en parler dans les colonnes de son magazine : une association de retraités… Je viens aussi de piloter un ouvrage collectif intitulé « Habitat social et vieillissement », il est peuplé de retours sur des innovations. L’habitat est évolutif, transgénérationnel, modulable... On peut permettre à des personnes de construire leurs propres réseaux sociaux… Oser innover c’est essayer de comprendre que le choix n’est pas limité au maintien à domicile ou la résidence ultra médicalisée : il existe toute une série de structures intermédiaires et évolutives qui permettent à chacun de trouver un lieu de vie qui fasse aussi lien social. Et vous, professionnels, il faudrait oser comprendre l’importance de communiquer, de permettre de casser les barrières, d’aller vers les autres. Ne restons pas sur notre Aventin. Là aussi on peut faire beaucoup de choses, jouer, communiquer... Ouvrez les portes, montrez la réalité, invitez donc les familles, proposez aux élus de tenir conseil municipal dans vos établissements… Il faut sortir de logique de la plainte et de la victimisation : on peut faire de belles choses avec les salariés et les résidents. Sagan disait « certains naissent vieux et d’autres jeunes ». Cela vaut pour tout le monde… Serge Guérin www. perspectivesenior.com. perspectivesenior.com Professeur à l’ESG, vient de publier Vive les vieux !, Éditions Michalon
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Rédigé le Lundi 30 Juin 2008 | Lu 4347 fois
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