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« Lettre à… » : les résultats de la 9ème édition

La Fondation Nationale de Gérontologie (FNG) vient de révéler les résultats de la 9ème édition de son opération baptisée « Lettres à… », qui a pour vocation de donner la parole aux personnes âgées en leur proposant de rédiger une lettre sur un sujet qui leur tient à cœur et qui est ensuite soumise à un jury. Dérangeantes, provocantes, poignantes, touchantes, émouvantes ou charmantes, ces récits ne vous laisseront pas indifférents. A lire. Absolument !


Rappelons rapidement les objectifs de cette opération : la rédaction d'une lettre, individuelle ou collective, représente pour les personnes âgées une opportunité d'expression personnelle sur un sujet qui leur est cher.

Il ne s'agit pas uniquement de récits de souvenirs, mais de l'expression libre de leurs opinions, attentes, critiques.

Dans ce contexte, « Lettre à… » permet de rompre l'isolement, de maintenir le lien social, d'être à l'origine de liens intergénérationnels puisque ces lettres sont lues par tous, y compris les plus jeunes.

Les auteurs peuvent ainsi transmettre par écrit leurs réflexions et idées et contribuer à améliorer les relations entre les générations, comme le regard que la société porte sur les personnes âgées.

Résidants en établissements, personnes âgées à domicile et connues des services d'aide à domicile, habitués des foyers-clubs, tous ont été appelés à témoigner en participant à cette opération nationale.

Pour cette 9e édition, 470 lettres ont été rédigées mobilisant 152 structures

Qui sont les auteurs ?
95 % des auteurs résident en établissements. Les plus de 80 ans représentent 63% des auteurs et 14,5% d'entre eux ont plus de 90 ans. Sans surprise et conformément aux données démographiques les femmes dominent largement (76,6%) contre 18,7% pour les hommes et plus de 54% ont un statut de veuves ou de veufs. 57% ont exercé des professions intermédiaires et des fonctions d'employés.

Caractéristiques des lettres
Pour 93,1% des lettres il s'agit de récits simples et il s'agit pour les auteurs de transmettre (38,8%), pour se raconter (25,2%) et dire son affection (30,5% à des membres de son entourage, les destinataires appartenant à la sphère familiale et au cercle relationnel proche étant majoritaires (68,2%). 43,5% des lettres se conjuguent au passé et au présent, 18% au passé seul et 40% au présent seul, le futur étant peu investi ou donne lieu à des souhaits par rapport au passé et/ou au présent.

Parmi les thématiques, la vie familiale arrive en tête avec un léger avantage pour la vie familiale passée (17,6%) par rapport à l'évocation du présent (15,4%). Le plaisir (39,3%) et l'humour (3,5%) sont les tonalités majeures, même si par rapport aux années précédentes. nous notons un plus grand nombre de lettres dans lesquelles les auteurs évoquent la souffrance distancée et souffrance forte. comme s'ils s'autorisaient à aborder ce sujet lors que dire les émotions était tabou et indécent dans leur génération. En dépit de cela, le rapport à la vie, quelle que soit la temporalité, est positif (62,5%).

Entretien avec Martine Dorange, psychosociologue FNG

A propos de l'étude lexicale et sémantique d'un corpus de 303 lettres reçues dans le cadre de « Lettre à… »

Que représente l'opération « Lettre à… » pour les auteurs ?
C'est un outil de connaissance pour soi, pour les autres. Connaissance pour soi dans la mesure où l'écriture peut permettre une mise à distance par rapport à soi et constituer un moyen de « se chercher », de continuer de se construire et de poursuivre son parcours, quelle qu'en soit la durée. Connaissance pour les autres dans la mesure où la lecture de ces lettres nous rappellent que tous ces vieux appartiennent à notre monde et ne sont en rien figés dans un passé idéalisé. Si leur condition les contraint à s'intéresser au monde autrement, la temporalité dominante de tous ces écrits est le présent. Par ailleurs, à ce moment de l'histoire de vie, il n'est pas surprenant de voir que le passé occupe une place importante, c'est aussi l'occasion d'une balade à travers le temps, de comparaisons entre hier et aujourd'hui, d'une rive à l'autre.

Quels sont les thèmes abordés dans ces lettres ?
La famille, la société et le rapport au monde, la vie en institution, la vie quotidienne, la vie relationnelle et amicale, le rapport à la vie, santé sont les thématiques abordées par les auteurs. Et en tout dernier : le corps, la santé et le handicap. C'est très intéressant, car compte-tenu du fait que 65 % des personnes vivent en maison de retraite, on aurait pu penser que ce thème du corps, de la santé et du handicap" occuperait une place importante dans leurs écrits. Mais globalement, même en situation de handicap et pathologies lourdes, quand on leur autorise un espace d'expression personnelle, ce thème arrive en dernier. Ces personnes âgées s'inscrivent dans la vie ! D'ailleurs le mot vie est le mot le plus fréquemment utilisé dans les lettres.

Quels objectifs visent les auteurs de ces lettres ?
Ils peuvent être regroupés autour de cinq grands axes : transmettre, témoigner de son attachement à un proche, parler autour de non-dits, réparer, réfléchir.

Pourrait-on parler de bénéfices pour les auteurs ?
Certainement. Pouvoir écrire permet de continuer à faire partie de la société, de s'inscrire encore dans le présent, 40% des lettres sont dans cette temporalité. Ecrire permet aussi de replonger dans sa vie, son passé, son histoire. Dans certains cas c'est aussi l'occasion d'évacuer, dire ce que l'on n'a pas pu dire, les lettres de restauration sont dans ce registre, de même que celles qui évoquent des événements traumatisants longtemps tus. Ecrire autorise aussi à exprimer ses propres idées « Lettre à… » est un moyen de réhabiliter un espace où le "je" remplace le "il", le "on" ou le "tous semblable" symptomatique des prises en charge institutionnelles globalisantes et collectives. C'est un moyen de réaffirmer la primauté de l'individu, de l'histoire singulière et de pouvoir, pour chacun des auteurs, réaffirmer son identité personnelle. C'est aussi un moyen de restaurer un lien interpersonnel, ou, pour reprendre l'expression d'un animateur, "un lien de un à un".

Qu'en pensent les animateurs ?
Les animateurs et les psychologues qui mettent en place "Lettre à…" soulignent son importance pour aider les personnes à s'ouvrir à l'extérieur et favoriser les échanges entre résidents. En institution, cette action permet de créer un espace de liberté, tout en soutenant l'identité personnelle et en travaillant la notion d'affirmation de soi .

La lecture de ces lettres est souvent une surprise, une découverte !
C'est en cela que "Lettre à .." est un vecteur de changement car les lettres donnent à voir et à regarder autrement pour que chacun des vieux échappe au regard excluant et enfermant qu'on leur renvoie trop souvent. C'est pourquoi, il est intéressant de les faire connaître à un large public, y compris les jeunes ! L'opération et l'étude valident aussi la nécessité d'un autre "vivre ensemble" au plan sociétal. Ce sont eux qui le disent !

Cette étude a été présentée au 19ème Congrès Mondial de Gérontologie et Gériatrie à Paris du 5 au 9Juillet 2009

Les lauréats de la 9ème édition de « Lettre à… » 2009 : six lettres primées sur 470 lettres reçues / Extraits

Prix Coup de cœur : Anne-Marie 87 ans
Lettre à jeune inconnu
« …Je faisais comme chaque jour ma promenade matinale. Il faut vous dire que je souffre de beaucoup d'arthrose et je dois marcher tous les jours « ordre de la faculté ». J'avançais donc, tranquillement, avec ma canne, un grand et charmant jeune homme de 30 35 ans m'a doublé rapidement, en me disant « vous sentez bon Madame, vous sentez la violette de ma grand-mère ». Et toujours rapide, il a continué son chemin. Je tiens à vous dire merci, c'est tellement rare d'avoir un pareil compliment quand on est une vieille personne éclopée, aux cheveux blancs ».

Prix Réflexion Transmission : Thérèse 83 ans
Lettre à A toutes celles qui …sont battues
A 83 ans, il faut que je vous dise...J'ai vécu de drôles de moments, j'ai été malheureuse, battue par un mari ivrogne et jaloux. J'étais trop gentille, trop dépendante, prête à tout pour lui. Il me traitait pire qu'un chien... jusqu'à sa mort, à 35 ans… Enfin libérée. Après, j'ai existé, Rester avec les enfants heureux, heureux, enfin. Je ne souhaite à personne, on ne peut oublier. Une femme libérée.

Prix Témoignage de reconnaissance et d'affection : Renée 75 ans
Lettre à ma chère complice
Combien de fois t'ai- je rencontrée ! Combien de fois t'ai-je regardée en me disant « tu ne seras jamais mienne » ! Et cependant… un jour… bien des années plus tard, tu es entrée au cœur de ma vie. Pourtant je ne t'ai pas invitée. Ce sont les autres, « les connaisseurs » qui m'ont forcé à t'apprivoiser chez moi… Petit à petit, tu es devenue mon amie. Je l'ai enfin compris et nous avons d'un commun accord, fait route ensemble. Bien que tu sois d'une autre matière : toi, de bois, moi de chair, toi, solide, moi fébrile à nous deux, depuis quelques années nous avons usé de complicité… Qui aurait pu penser que tu serais, comment dirais-je ma compagne, mon amie, mon appui.

Prix Confidence : Colette 70ans
Lettre à ma mère
Cette lettre ma Chère Mère, que tu ne liras jamais puisque tu n'es plus de ce monde, pour te dire combien je regrette mon comportement si injuste à une période de ta vie qui a dû être si difficile pour toi… Pardon de ne pas avoir compris après le décès de notre père, un nouveau compagnon était à tes côtés... A mon tour je suis veuve et vis seule et après bien des réflexions, j'ai enfin compris pourquoi tu avais fait ce choix…

Prix Ecriture : Max 80 ans
Lettre à Saint-Pierre
Je sollicite de votre bienveillance un peu de compréhension à mon égard. J'ai été exemplaire, je le suppose, ni crime ni vol ni malveillance peut être quelques petits mensonges sans gravité. Je confesse une légère gourmandise. J'ai aimé la chair, mais c'était surtout pour faire plaisir aux femmes qui se damnaient de mes non vertueuses caresses. J'arrive au terme de mon existence Je prie instamment votre sainteté un accueil en votre paradis car je ne voudrais pas aller en enfer pour y rencontrer mon ex épouse et sa mère… Un futur bien heureux.

Prix spécial : Germaine 81 ans
Lettre à mes enfants et petits-enfants.
Occupez vous un peu de moi, parce que je suis toute seule. La journée, je la passe à regarder… Comment dit-on déjà ? Je ne sais plus… J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie. Avant, avec mes petites-filles je faisais… Comment qu'on dit. Je n'ai plus rien. Je ne sais plus rien. Je ne fais plus rien... Je ne sais plus. Ah, c'est quelque chose !


Publié le Lundi 5 Octobre 2009 dans la rubrique Intergénération | Lu 3758 fois