Culture

Les vieux chats : panne d’ascenseur et conséquences sur la vie d’une vieille dame (film)


Isidora et Enrique vivent une retraite paisible avec leurs deux vieux chats dans leur appartement cossu de Santiago du Chili. Une nouvelle panne d’ascenseur vient troubler la quiétude des lieux. Mais le pire est à venir avec l’arrivée impromptue de Rosario la fille tempétueuse d’Isidora. Un film chilien de Sebastián Silva et Pedro Peirano avec l’actrice Belgica Castro, âgée de 90 ans. Sortie en salle le 25 avril 2012.


Entretien avec les réalisateurs du film Pedro Peirano et Sebastián Silva

Les vieux chats : panne d’ascenseur et conséquences sur la vie d’une vieille dame (film)
Quelle est la genèse du film ?
Pedro Peirano : Le film s’est esquissé plus ou moins au moment où nous avons réalisé La Nana. Nous voulions tourner avec Bélgica Castro, avec laquelle nous étions devenus amis depuis le premier film de Sebastián, La Vida Me Mata.

Elle y jouait un petit rôle et nous souhaitions qu’elle soit le personnage principal de notre nouveau film. C’est une comédienne de théâtre légendaire au Chili. Elle a 90 ans et une carrière bien remplie.

Sebastián Silva : Fiction ou documentaire, il nous importait de tourner avec Bélgica et son mari, Alejandro. L’idée a séduit Pedro qui aime beaucoup les personnes âgées.

J’avais depuis longtemps en tête l’image d’un vieillard dans la rue, au milieu de la foule, qui perd tous ses repères, en somme je souhaitais représenter un épisode de la maladie d’Alzheimer. La frontière entre la bonne santé mentale et la folie m’a toujours intéressé.

Pouvez-vous commenter le titre ?
P.P : Nous avons tourné dans l’appartement de Bélgica Castro. Nous voulions que les meilleures conditions de tournage soient réunies pour elle. Les chats lui appartiennent et règnent dans la maison. Ce sont de véritables stars. Ne pas les inclure dans l’histoire était inconcevable.
S.S : Le titre a aussi quelque chose de péjoratif. On aurait pu appeler notre film « vieilles pantoufles », en référence à nos vieux protagonistes.

Comment définiriez-vous votre film ?
P.P : C’est un drame qui comporte des éléments de comédie. Il nous est impossible de ne pas intégrer de l’humour à nos histoires. D’autant qu’on s’attache ici au point de vue d’une femme âgée, ce qui n’est pas un sujet évident à traiter au cinéma.
S.S : Où il y a du drame, il y a de l’humour. La situation est très triste mais drôle. Si vous revoyez le film une seconde fois, de nombreuses situations embarrassantes pour les personnages provoquent le rire. Nos films croisent différents genres cinématographiques. Les Vieux Chats appartient autant à la comédie qu’au drame.
P.P : Nous voulions que notre film suive le mouvement de la vie. Certains peuvent voir dans le dénouement un happy end car Isidora est enfin en paix. Mais cette paix-là n’est pas satisfaisante à mon sens.
S.S : On a l’impression à la fin qu’Isidora renonce. C’est comme si elle n’était dorénavant plus là. Elle abandonne et c’est un crève-cœur pour moi que de la voir assise-là, avec son désespoir, ses chats. Je trouve que c’est vraiment terrifiant.

Votre précédent film, La Nana, racontait comment une femme se libérait de sa prison intérieure. Les Vieux Chats décrit un processus inverse : l’enfermement d’une vieille femme dans la maladie. Êtes-vous d’accord ?
S.S : Oui mais ce n’est qu’une fois le film achevé qu’on peut l’interpréter et noter les coïncidences avec nos réalisations antérieures.
P.P : La Nana montrait qu’on pouvait changer sa vie à chaque instant. Ce film-ci expose -peut-être est-ce un hasard ?- le moment où il est trop tard pour le faire. Cet enfermement physique était le seul moyen de montrer la souffrance d’Isidora. On a commencé par montrer l’appartement comme une prison, puis son corps selon une approche plus organique. La scène où elle tente de descendre les escaliers repose sur cette idée que si elle l’avait fait trente ans auparavant, elle aurait pu rattraper sa fille et parler avec elle. Mais c’est trop tard aujourd’hui.

La panne d’ascenseur fait d’Isidora une captive. Souhaitiez-vous ainsi renforcer le sentiment de claustration ?
P.P : Cette histoire est vraiment arrivée à Bélgica Castro. C’est même le point de départ du film. Au fil de nos conversations, elle nous a donné beaucoup de matière pour notre scénario. Son mari, qui est le même à l’écran qu’à la ville, nous a dit que cet ascenseur tombait sans arrêt en panne, ce qui est terrible pour Bélgica qui ne peut emprunter les escaliers, en raison de son âge.
S.S : Cette panne est un agent dramatique formidable qui créé de la tension et donne le sentiment qu’Isidora est enfermée dans une tour.

C’est en même temps un élément si simple ! N’était-ce pas un défi de tourner une majorité de l’action dans un petit appartement ? Comment avez-vous réglé vos scènes ?
P.P : Nous connaissions parfaitement les lieux et nous avons dessiné des croquis. Les déplacements des personnages étaient établis ; nous avons disposé des spots un peu partout dans l’appartement et installé un mini plateau de cinéma. Seuls les acteurs et nous-mêmes pouvions être présents, compte tenu de l’espace. Sauf pour les scènes avec les chats. Nous devions mobiliser pas mal de monde pour les pousser devant la caméra car ils se cachaient derrière le canapé. D’ailleurs, ils nous ont abîmé un tapis très cher qu’on nous avait prêté pour l’occasion !
S.S : Avec La Nana, j’ai acquis un certain entraînement pour filmer dans les lieux exigus, même si la maison était plus grande. Le défi avec Les Vieux Chats était de ne pas faire du théâtre filmé. Nous avons multiplié les angles et les longues prises où l’on suit les personnages dans leurs déplacements. On a aussi eu recours aux gros plans sur les visages : ce sont des espaces infinis où se dessinent des émotions et les émotions n’ont pas de murs.
Être dans les yeux de nos personnages aère le film.

On ne peut condamner aucun de vos personnages, même Rosario la fille cupide. Était-ce votre volonté de leur laisser à tous une chance ?
P.P : Oui même si Sebastián avait coutume de dire que tous les personnages méritaient de mourir ! Nous les aimions et les détestions tour à tour. Mais nous ne souhaitions pas les accabler, en effet. Quand vous faites un film avec une vieille femme, vous avez tendance à éprouver de la pitié pour elle. Puis vous découvrez qu’elle a un passé, qu’elle a commis des erreurs.
S.S : Il n’existe pas de personnes complètement mauvaises, sauf dans les films hollywoodiens. Nos personnages ont du relief et cela n’aurait eu aucun intérêt que Rosario soit simplement méchante. En fait, elle est ravagée. C’est une victime et une pauvre âme, emprisonnée dans un cercle vicieux. Mais elle est absolument vulnérable et digne d’amour. L’affection que lui porte sa partenaire la rend moins méprisable. Ce film embrasse la médiocrité d’une manière tout à fait intéressante car généralement les personnages doivent se racheter ou tirer de grandes leçons de vie. Mais la plupart du temps, les individus ne changent pas. C’est d’autant plus intéressant de montrer cette absence d’évolution qu’elle ressemble à la vie. La compassion de Rosario n’a qu’un temps et sa cupidité reprend le dessus à la fin.

La scène avec les « abeilles humaines » est surréaliste. On pense d’abord être dans la tête d’Isidora, en proie à des hallucinations, puis l’on se rend compte que ce sont des comédiens. Pourquoi cette fausse piste ?
S.S : On voulait faire croire aux spectateurs que les réalisateurs avaient perdu la boule, en usant d’artifices aussi minables pour figurer les hallucinations d’Isidora. Mais cette scène tend aussi à montrer comment ses perceptions et sa confiance vacillent. C’est à la fois triste et effrayant.

De film en film, vous tournez toujours avec les mêmes acteurs. Pourquoi cette démarche ?
P.P : Peut-être est-ce parce que ce sont les seuls acteurs que nous connaissons au Chili ! Sérieusement, ils sont uniques. Nous avons construits nos derniers films autour de deux comédiennes. Nous nous sentons à l’aise avec ces excellents interprètes qui ne sont pas beaucoup apparus à la télévision et encore moins dans des soap operas.
S.S : Bélgica a conservé son intégrité et son authenticité tout au long de sa carrière. A 90 ans, elle fait preuve de goût, de discernement et d’érudition. C’est un être admirable, en plus d’être une comédienne très professionnelle. J’ai confiance en son jugement. Plus qu’une actrice, c’est une collaboratrice, au même titre que les autres comédiens avec lesquels la communication est très facile. Les investir d’une nouvelle personnalité à chaque film est très amusant.

Comme par exemple transformer la bonne de La Nana en « Hugo » et la mère de famille catholique, en lesbienne toxicomane. Claudia Celedón joue le rôle ingrat de la fille intéressée, lesbienne et junkie. Comment avez-vous abordé avec elle son difficile personnage ?
P.P : Nous l’avons malmenée ! Elle a un très fort tempérament, plus proche de son personnage ici que celui de la mère de famille dans La Nana. Nous voulions qu’elle connaisse son texte sur le bout des doigts.
S.S : Elle a tendance à trop faire confiance à sa forte présence mais comme elle a ici beaucoup de dialogues, nous avons du effectivement la menacer. Elle a fourni un bel effort qui a été payant.
P.P : Elle devait se comporter comme une garce car au départ, on la découvre à travers les yeux de sa mère. Tous les personnages, au début, sont vus à travers le prisme d’Isidora. De sorte qu’ils frôlent la caricature comme « Hugo », perçue d’emblée comme un clown mais finalement pleine de compassion. Caricaturaux dans un premier temps, les protagonistes s’humanisent peu à peu. Rosario se met à exister, de la même manière, en dehors du point de vue de sa mère. Elle n’a pas tort quand elle veut que sa génitrice aille vivre dans un autre endroit, plus adapté à sa condition physique. C’est très dur d’incarner un tel personnage mais Claudia s’en est remarquablement sorti.

Plus qu’un époux, Alejandro Sieveking joue l’ange gardien d’Isidora. Comment ce duo, uni à la ville, s’est imposé à vous comme un couple de cinéma ?
P.P : Alejandro est un auteur dramatique réputé au Chili. Il est plus jeune que Bélgica et tous deux s’aiment énormément. Aux antipodes de leurs personnages dans la vraie vie, ils boivent du whisky, commentent l’actualité, débattent de cinéma, de culture. Leur compagnie est très agréable. Ce n’était pas évident d’en faire un vieux couple pour les besoins de la fiction. Alejandro, dans le film, est comme un Parrain qui arbitre un duel. Isidora ne gagne pas à la fin. Elle nage dans une paix paradoxale et a pris acte, sans doute, qu’il était trop tard.
S.S : C’est un couple avec lequel vous avez envie de nouer une relation d’amitié forte. Ils sont tellement drôles et cultivés. Leur alchimie est évidente, d’autant que ça fait 50 ans qu’ils sont ensemble. Ils se connaissent parfaitement. Les réunir à l’écran relevait de l’évidence.

Jugez-vous votre film politique au regard de ce qu’il dévoile des relations parents-enfants, de l’argent, de la place des personnes âgées dans la société chilienne ?
P.P : Bien sûr même si ce n’était pas notre intention première. C’est un film universel. Tout le monde doit faire face à la vieillesse un jour.
S.S : La politique se loge partout : dans les relations au sein des familles, au bureau, avec les voisins mais personnellement, je préfère me tenir à l’écart de ces considérations. La vieillesse, les problèmes de famille, être une mère négligente : ces aspects parlent à tout le monde. Notre film n’est pas typiquement chilien, à part pour ces problèmes d’ascenseur !


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Publié le Jeudi 26 Avril 2012




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