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Le regard sur l’âge : une analyse qui peut mobiliser Michel Foucault, chronique de Serge Guérin

Il ne fait pas bon prendre de l’âge en France. Nous l’avons déjà dit plus d’une fois. L’allongement de l’espérance de vie est vu systématiquement sous l’angle négatif. Et ces représentations négatives de l’âge font que vieillissement et déclin sont étroitement assimilés. D’une certaine façon, le vieillard va à l’encontre du modèle de réussite sociale. Il se situe à la marge et refuse de jouer le jeu de la performance, de la compétition et du succès. Sans le vouloir et sans le savoir, c’est un rebelle…


Ici, on peut mobiliser les travaux de Michel Foucault sur la folie. Dès le 17ème siècle, la société a cherché à se préserver des fous, des pauvres et autres parasites. Foucault met en avant un mouvement de grand enfermement, avec par exemple, la création en 1657 de l’Hôpital Général. Les vieillards -et par extension ceux qui prennent de l’âge- ne sont-ils pas encore aujourd’hui vu comme des parasites, des inutiles, des charges ?

L’approche développée à la suite de la catastrophe humaine liée au scandale de la canicule de l’Eté 2003 s’est centrée sur les moyens économiques, bien plus qu’humains. Priorité à une réponse techniciste.

Le risque c’est de vouloir régler le problème par l’inflation de solutions communicantes et par la surveillance à distance. A mon sens, l’enjeu est de mettre au centre de la problématique la relation unipersonnelle, l’implication d’un personnel formé et motivé, la modernisation des ressources humaines…

Ainsi, certains experts ou élus peuvent trouver de bonne politique et parfaitement « naturel » de proposer de mettre un bracelet électronique à la personne souffrant d’un Alzheimer, de poser des caméras de surveillance et d’installer des barrières électroniques sonnant dès qu’une personne non autorisée entre ou (plus grave) sort de l’institution… .../...
Le regard sur l’âge : une analyse qui peut mobiliser Michel Foucault, chronique de Serge Guérin

Le choix de ce type de solution répond certes à une logique économique et à la réalité de la difficulté de trouver du personnel et de le payer. Il ne s’agit pas d’ailleurs de condamner systématiquement l’utilisation de moyens de communication pour l’amélioration de la vie quotidienne des vieux. Après tout, l’internet est aussi une façon de conserver ou développer du lien social mais pas si cela est fait en remplacement de la présence humaine.

Surtout, on ne dira jamais assez combien la tentation est grande de sombrer dans un système de surveillance de la personne ramené ainsi à un statut de délinquant car marginal ou fauteur potentiel de désordre.

En protégeant la personne âgée contre elle-même, la société cherche d’abord à se prémunir. Là encore, il y a logique à faire référence aux travaux de Michel Foucault : la société se protège de la différence et des anormaux. Elle cherche à prévenir le passage à la marge en instituant des normes. Le pouvoir est d’abord pouvoir de normalisation.

Le Surveiller et Punir de Foucault faisait référence au Panopticon de Bentham en suivant son édification dans l’enceinte hospitalière. Le philosophe était centré sur la figure du délinquant, mais la délinquance sociale peut parfois être produite par des publics qui ne répondent plus à l’exigence de rationalité.

Serge Guérin
Professeur à l’ESG
Auteur du Grand retour des seniors, Eyrolles


Publié le Lundi 14 Mai 2007 dans la rubrique Chroniques | Lu 2682 fois