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Le gouvernement chinois doit se préoccuper du sort de ses seniors, notamment en milieu rural

La Chine connaît un essor économique sans précédent. Pas une journée sans que l’on entende parler de sa formidable croissance, des marchés qu’elle conquiert, de ses nouveaux milliardaires… Pourtant, la Chine est un pays qui vieillit, et qui vieillit avant même d’avoir eu le temps de mettre en place les services sociaux et sanitaires qui accompagnent généralement le développement économique d’un pays. Dans ce contexte, un récent article publié par Beijin Information, indique qu’il est « amplement temps que le gouvernement Chinois s’attaque à la question de l’aide aux personnes âgées en milieu rural ».


Li Zhaokun, un vagabond de 71 ans, s’est livré lui-même le 9 novembre dernier, à la police de Zhongshan, au Guangdong, pour avoir démarré un incendie volontaire. Il s’explique ainsi : « J’ai appris qu’on pouvait vous jeter en prison si vous mettiez le feu à quelques broussailles sur une colline. Là-bas, je serai nourri et blanchi et je n’aurai plus à mener une existence vagabonde. » Au cours d’une brève enquête, la police a découvert un fait étrange. Li venait tout juste de purger une première peine de cinq ans pour un incendie de forêt, qu’il avait justifié précisément : mieux vaut vivre en prisonnier qu’en vagabond.

Le cas de Li est certes un cas extrême ; il n’en tire pas moins la sonnette d’alarme pour ce qui concerne la situation des citoyens chinois les plus âgés. Dans son premier livre blanc « Développement des engagements de la Chine envers les personnes âgées » publié en décembre, le Conseil des affaires d’État estime, à la fin de 2005, à 144 millions le nombre de Chinois âgés de plus de 60 ans, soit 11 % de la population du pays, dont 90 millions vivent à la campagne. Et selon Yuan Xin, professeur de sociologie à l’université Nankai, ce chiffre devrait atteindre 120 millions au cours des vingt prochaines années.

Un représentant de l’Assemblée populaire de la province du Heilongjiang, Zhai Yuhe, a quant à lui réalisé une étude sur les conditions de vie de quelque 10 000 personnes âgées en milieu rural, montrant que 45 % d’entre elles vivaient sans le secours de leurs enfants, 85 % recouraient à leur travail agricole pour se nourrir, et 93 % ne pouvaient même pas se permettre un nouveau vêtement par année !
Le gouvernement chinois doit se préoccuper du sort de ses seniors, notamment en milieu rural

Les seniors chinois n'ont pas les moyens de se faire soigner

Wu Jiayao, 74 ans, est atteint de diabète depuis bientôt un an. Malgré ses vertiges récurrents, il n’a pas les moyens de se faire soigner à l’hôpital et doit se contenter de quelques herbes traditionnelles, qui lui coûtent malgré tout « une fortune », à hauteur de ses revenus. Wu continue de travailler à ses champs pour subvenir aux besoins de sa femme. Il est père de quatre garçons et d’une fille qu’il ne voit qu’une fois l’an depuis que ces derniers sont partis chercher du travail en ville. Eux aussi éprouvent des difficultés à gagner décemment leur vie. Wu ne leur demande donc pas d’argent, faisant peu de cas de l’adage « élever un fils pour préparer la vieillesse ».

Le couple a, par conséquent, pris l’habitude de survivre grâce à son travail. Malgré une santé fragile, la femme de Wu n’hésite pas à accepter les plus humbles tâches qui pourront soulager un peu le fardeau qui pèse sur son mari. L’activité qu’elle exerce le plus souvent consiste à enfiler des perles pour en faire des colliers ; cela lui affaiblit la vue et ne rapporte que 4 ou 5 yuans par jour. « Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes », grimace-t-elle. Mais elle ne se plaint pas, car elle sait qu’elle n’est pas la seule : les autres personnes âgées doivent elles aussi accepter des métiers pénibles pour joindre les deux bouts.

Car c’est la douleur psychologique, bien plus que la peine physique, qui les éprouve : selon le Centre de recherche de Chine sur les personnes âgées (CRCA), 10 % d’entre elles en zone rurale se déclarent malheureuses, et 35 % se sentent seules.

Alors, lorsque la maladie est apparue, Wu a senti venir la crise. Il a immédiatement rappelé à ses côtés ses quatre fils et pour la première fois leur a réclamé une pension. Ils se sont mis d’accord sur 200 yuans par an chacun, mais le montant total de 800 yuans proposé par ses fils est à peine suffisant pour une seule consultation. « C’est très peu, soupire Wu. Mais la vie est difficile pour mes enfants aussi. Je n’ai plus qu’à attendre ; et je suis très inquiet de ce qu’il va se passer lorsque je ne pourrai plus me déplacer. »

Chute de la taille moyenne des familles à cause de l’enfant unique et augmentation de la pression sur les enfants en zone rurale où moins de 10% des seniors touchent une retraite

Si la plus grande partie des campagnes chinoises doit faire face à une population vieillissante, il faut aussi rappeler que 94 % des personnes âgées vivant en zone rurale peuvent compter sur leurs enfants ou leurs proches pour vivre. Mais ce modèle traditionnel est soumis à rude épreuve avec le développement économique et social du pays, à commencer par la généralisation du contrôle des naissances dans les trente dernières années : la taille moyenne des familles a chuté et dans chaque foyer ce sont aujourd’hui un ou deux enfants qui doivent supporter le poids des parents.

De plus, la récente vague de migration de travailleurs ruraux vers les villes a créé un phénomène de désertion des foyers autrefois confiné au milieu urbain. Les membres les plus jeunes de la famille restant désormais le plus clair du temps à la ville, il devient difficile pour les plus âgés de compter sur leur secours.

Enfin, il est quasiment impossible, pour un fermier chinois, de préparer sa retraite au cours de ses années d’activité : à cause de prix très bas sur le marché, la culture céréalière ne permet pas de générer un profit suffisant pour voir plus loin que les dépenses alimentaires ou vestimentaires. Et avec la rapide augmentation des coûts de l’éducation ou de la santé, les fermiers n’ont plus la moindre chance de souscrire à une quelconque assurance.

Selon des statistiques du CRCA datant du début de 2006, moins de 10 % des fermiers en Chine cotiseraient à un système de retraite. La situation est encore pire autour de Beijing (Pékin) : sur les 600 000 fermiers qui vivent dans les 14 arrondissements ruraux de la municipalité, seuls 23 000 en toucheraient, soit moins de 4 %, affirme Lu Xuejing, professeur à l’université d’Économie et Commerce de la Capitale.

Le système chinois de pension qui a émergé au début des années 1990 couvre essentiellement les zones urbaines. Beaucoup attribuent les carences en sécurité sociale dans les campagnes à une pénurie de moyens du gouvernement, trop occupé à gérer les problèmes du système de retraite en ville. Mais Lu n’y croit pas un instant. « Le gouvernement chinois a la capacité financière suffisante pour subvenir aux besoins des personnes âgées en zone rurale, affirme-t-elle. La vraie question est celle de l’attitude, de la détermination. » Tao Liqun, chercheur au CRCA, confirme : « Le problème doit être inscrit immédiatement à l’ordre du jour, ou la situation empirera. »

Retraite : le gouvernement chinois doit explorer d’autres voies

« En réalité, au moment où le gouvernement lançait son plan de retraite urbain, les régions rurales les plus reculées ont tenté d’établir leurs propres systèmes d’assurance. Le gouvernement avait alors applaudi les efforts, sans toutefois apporter un soutien politique ou financier » indique l’article de Beijin Information. Il en découle que le système de retraite existant dans la plupart des zones rurales est avant tout symbolique. Lu rappelle l’exemple de cette région où l’on avait proposé aux fermiers de verser de 2 à 20 yuans de cotisation mensuelle. Mais comme ils étaient suspicieux sur le réel impact du système, la plupart des fermiers n’ont versé que 2 yuans, et aujourd’hui, faute de fonds, ils ne peuvent guère toucher que 9 yuans par mois au-delà de 60 ans - le prix d’un paquet de cigarettes…

Le gouvernement a donc officiellement encouragé, à partir de 2004, les expériences et les projets pilotes de systèmes de pension en milieu rural. Il a même injecté un peu d’argent dans les projets les plus probants.

Ma Julan, fermière de Hami, dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang, est l’une des sept bénéficiaires du système de retraite démarré en 2006 dans son village sous l’initiative de Cui Yong, président d’une société immobilière locale. « J’ai cultivé des légumes pendant des décennies ; jamais je n’aurais imaginé toucher un jour une pension de retraite », s’enthousiasme-t-elle. Le problème du village de Ma, c’est que les deux tiers de ses terres cultivables ont été saisies pour satisfaire à l’expansion démesurée de la ville de Hami. L’indemnité versée par le gouvernement aux fermiers expropriés est loin d’être suffisante pour leur assurer des conditions de vie décentes. C’est pour cela que Cui, lui-même fermier au village, s’est entendu avec 108 autres pour développer une activité immobilière dont le but est d’étendre la surface des terres du village. Une part des profits est donc redistribuée aux villageois sous la forme d’un fonds de retraite qui draine 5 % du bénéfice annuel.

Au début de 2006, la province du Guangdong, moteur de croissance du sud de la Chine, a décidé d’expérimenter un système rural de retraite pour les fermiers dépossédés de leur terre pour des raisons immobilières. Dans le district de Yangxi, depuis le 29 novembre 2006, cent fermiers reçoivent ainsi une pension. Les cotisations proviennent à la fois des particuliers, des villages et du gouvernement local, et tous les participants au programme sont certains de toucher 200 yuans par mois à partir de soixante ans. Cela reste encore bien peu. Mais, comme le dit Tao du CRCA, « on ne peut progresser que pas après pas, la participation du gouvernement est déjà une avancée majeure. »

Autre nouveauté : dans certaines régions rurales, le gouvernement incite les assureurs privés à proposer des systèmes de cotisation pour les fermiers. « Le secteur privé ne peut pas être le pilier sur lequel repose l’aide aux personnes âgées, tempère la professeur Lu. Il sera un complément au mieux. » Elle reproche notamment aux compagnies d’assurance privées d’être d’abord concentrées sur le profit, mais aussi d’exiger un versement régulier des cotisations, ce qui est un poids supplémentaire pour les fermiers qui n’ont pas un revenu stable.

Lu pense au contraire que c’est la première et la plus importante mission du gouvernement que d’assurer des conditions de vie acceptable aux personnes âgées rurales. Dans le contexte actuel, elle estime que la meilleure solution est d’adopter un système à plusieurs niveaux : dans les régions riches de l’est de la Chine, les cotisations doivent provenir essentiellement des particuliers et une dose de commercial peut être introduite, tandis que dans les régions plus pauvres du centre et de l’ouest, un système d’État providence s’appuyant essentiellement sur des subventions publiques pourrait voir le jour.

Mu Guangzong, professeur à l’Université de Beijing, propose une voie intermédiaire : « Chaque fermier devrait être informé des possibilités qui existent et pouvoir choisir parmi les différents avantages et inconvénients de chaque modèle. Le gouvernement n’a pas à choisir pour eux. »

« Le gouvernement chinois devrait s’inspirer des expériences des pays industrialisés, abonde Lu. Le principe de la sécurité sociale pour tous doit s’imposer, afin de réduire l’écart entre les pensions de retraite en zones urbaines et rurales. »


Publié le Mercredi 10 Janvier 2007 dans la rubrique Société | Lu 3209 fois