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La vieillesse vue par les philosophes : déclin ou accomplissement ?

A l’heure où nous vivons de plus en vieux et où la retraite semble être notre seule perspective d’accomplir nos projets personnels, le « troisième âge » est devenu une étape cruciale de la vie. Pour autant, tout le monde ne l’aborde pas avec le même bonheur : certains y voient une fatalité à retarder à tout prix, d’autres une formidable opportunité. Les philosophes sont nombreux à avoir réfléchi sur la vieillesse, avec plus ou moins d’optimisme.


Jean-Jacques Rousseau
Un déclin fatal ?

Communément, on aborde la vieillesse par le biais de son lot de déclins : celui du corps, mais aussi de l’esprit. Beaucoup de penseurs y ont vu une régression irréversible de leurs facultés physiques et mentales, allant jusqu’à souligner l’inutilité de l’individu âgé pour la société.
 
Ainsi, l’histoire des idées a longtemps fixé un âge idéal, un summum de la vie (acmè) au-delà duquel celle-ci ne serait plus qu’une longue descente vers la dégénérescence et la mort. Par exemple, Aristote le fixait pour l’esprit à 49 ans environ. Quant au Christianisme, il situe l’âge du « corps glorieux » à 33 ans, celui auquel le Christ est ressuscité. Cette conception d’un point culminant de l’existence a perduré avec le mythe romantique du génie mort au sommet de sa gloire : Claude François, Jimmy Hendrix, Jim Morrison… Nous n’avons pourtant aucun moyen de savoir s’ils sont véritablement morts au sommet de leur carrière !
 
Montaigne, parlant de sa propre vieillesse dans ses Essais, estime quant-à-lui que c’est à l’âge de 30 ans qu’il aurait entamé sa vieillesse : « Depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté […] ». Allant encore plus loin, il affirme qu’il ne sera dès lors plus qu’un « demi-être », qu’il ne sera plus lui-même. Mais la phrase la plus cruelle nous vient de Nietzsche, qui remet en en ces termes la vieillesse à sa place : « On a tort de permettre au soir de juger le jour, car trop souvent alors la fatigue se fait juge de la force ».
 
On peut remarquer que cette perspective est typique des sociétés occidentales, comme a pu le souligner par exemple Jared Diamond dans Le monde jusqu’à hier : d’autres sociétés, par exemple en Nouvelle Guinée, savent parfaitement accorder un rôle social prépondérant aux Anciens et ceux-ci ne connaissent pas certains maux comme l’isolement.
 
Une libération pour mieux s’accomplir

Une autre perspective moins pessimiste est ainsi défendue par bon nombre de penseurs. La vieillesse, c’est aussi l’occasion d’enfin prendre le temps de s’accomplir pleinement. C’est d’ailleurs la perspective de plus en plus de seniors s’opposant au « jeunisme » : non pas refuser la vieillesse, mais bien la vivre.
 
A partir de Rousseau, l’homme se définit par sa perfectibilité, ce qui signifie qu’il n’y a plus de sommet dans l’existence, et que nous continuons à nous accomplir jusqu’à la fin de notre vie. Le philosophe des Lumières estime, dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire, que « la jeunesse est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer ». A quoi servirait-il d’apprendre, d’accumuler de l’expérience pendant l’âge adulte, si ce n’est pour pouvoir jouir un jour des avantages de son ancienneté ?
 
Cette expérience accumulée explique ainsi le respect dû aux ainés dans les sociétés traditionnelles (qui se perd malheureusement dans la nôtre). Dans la tradition Africaine par exemple, le simple fait d’avoir les cheveux blancs force l’admiration car c’est le signe d’un homme qui a su traverser tous les dangers de l’existence, et dont le conseil est donc précieux.
 
Les penseurs Antiques ont également souvent vu dans la vieillesse une libération à l’égard des passions de la chair, et surtout des soucis de la vie active, permettant de mieux vivre son existence purement spirituelle. D’abord, les désirs physiques se font moins violents : si certains s’en affligent, les philosophes stoïciens y ont vu pour leur part une occasion de se réjouir. Cicéron, dans son De la vieillesse, explique à quel point certains plaisirs dont on s’éloigne à mesure que l’on avance en âge entravent le jugement et altèrent la conduite.

Mais la vieillesse nous éloigne aussi des préoccupations de l’âge adulte et de ses responsabilités pesantes. Ainsi Montaigne, s’il trouve des inconvénients à la vieillesse, ne manque pas de souligner qu’elle apporte aussi un certain soulagement : « elle amortit en moi plusieurs désirs et soins de quoi la vie est inquiétée ». La vieillesse a donc des avantages que la jeunesse n’a pas pour qui sait en cueillir le fruit. Gilles Deleuze ne la décrivait-il pas comme l’ « âge splendide rempli par la joie d’y être arrivé » ?
 
Quand la mort n’est plus une ennemie

Une des idées les plus terribles qui nous font détester la vieillesse, c’est évidemment l’imminence de la mort. A cet égard, Cicéron nous détrompe dans son traité De la vieillesse : inutile de parier sur la mort, car celle-ci peut arriver à tout âge. Nul ne sait quand elle arrive, et elle emporte aussi bien les jeunes que les vieux. Le sage stoïcien Epictète proposait d’ailleurs de s’exercer à la mort imminente de soi-même et de ses proches pour mieux vivre sa vie.
 
D’autre philosophes s’accordent à penser que l’avancée en âge nous permet de nous préparer à la fin de notre vie, de mieux accepter le destin qui nous attend. C’est notamment le cas de Montaigne, qui dans toute sa vie et toute son œuvre a cherché à « apprendre à mourir ». A cet égard, la vieillesse serait selon lui paradoxalement salutaire dans le sens où elle représente une première mort, celle de la jeunesse et de la vigueur, « plus dure que n’est la mort entière d’une vie languissante, et que n’est la mort en la vieillesse ».
 
Celui qui est passé par cette diminution de soi-même pour parvenir à un âge avancé est mieux préparé que quiconque à mourir un jour sans douleur et sans regret. C’est la principale raison selon Montaigne de se réjouir : « Dieu fait grâce à ceux à qui il soustrait la vie par le menu » c'est-à-dire par la fin, car « la mort n’en sera que d’autant moins pleine et nuisible ».
 
A nous de vivre pleinement sans craindre la mort, car nous avons finalement moins de raisons de craindre la fin que les plus jeunes ! Et enfin, rappelons-nous toujours l’avantage que nous aurons sur eux dans nos vieux jours avec cette citation de Nietzsche : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave »…

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Publié le Lundi 15 Décembre 2014 dans la rubrique Culture | Lu 2011 fois