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La dernière leçon : entretien avec la comédienne Sandrine Bonnaire (film)

Le dernier film de Pascale Pouzadoux intitulée La dernière leçon, avec Sandrine Bonnaire et Marthe Villalonga sortira sur les écrans français le 4 novembre prochain. Le scenario, tiré du roman de Noëlle Châtelet, relate l’histoire de Madeleine, une nonagénaire, qui a fixé la date et les conditions de sa mort... Entretien avec Sandrine Bonnaire.


Comment êtes-vous arrivée sur le projet de La Dernière Leçon ?

Je connaissais Pascale via Antoine Duléry, qui m’avait déjà un peu parlé du projet quand on tournait Salaud, on t’aime de Claude Lelouch mais sans me parler du choix de l’actrice. Le sujet m’intéressait et quand Pascale me l’a proposé, j’ai dit oui tout de suite. Choisir sa mort est complexe mais je crois vraiment que cette décision est acceptable quand, comme c’est le cas dans le film, il s’agit du choix personnel de quelqu’un de complètement conscient qui se sent sur le déclin.
 
Mais qui n’est pas pour autant malade…

Oui, et c’est là où le film est intéressant et pose de manière frontale la question de la vieillesse, qui nous concerne tous. Madeleine a « juste » des signes de vieillesse mais elle n’a pas envie d’y basculer totalement. D’où cette ténacité à aller jusqu’au bout de cette décision. C’est quelque chose que je comprends…
 
Diane gagne en liberté et en vitalité à partir du moment où elle accepte la décision de sa mère.

Oui, elle devient plus solaire. Et ça devient plus solaire entre elle et sa mère. Comme disait Jean-Pierre Améris sur le tournage de C’est la vie, où je jouais une bénévole qui accompagne les gens en fin de vie : « Tant qu’on n’est pas mort, on est vivant. » On tournait avec de vraies personnes mourantes et elles disaient toutes ça. C’était hallucinant de voir leur joie alors qu’elles savaient pourtant qu’elles n’avaient plus que quelques semaines à vivre.
 
C’est aussi le cas pour Diane et Madeleine dans le film. Elles n’oublient pas la tristesse de la situation mais être au pied du mur les rend beaucoup plus présentes à ces derniers moments de vie. J’aime que ce film soit si lumineux avec un sujet tellement grave. En fait, il parle de la vie, non de la mort. Si Madeleine veut décider de sa mort, c’est pour être vivante jusqu’au bout. Commencer à être incontinente, à ne plus pouvoir conduire sont des petites morts qu’elle refuse. Elle ne veut pas être une morte vivante.
 
Son frère Pierre, en revanche n’accepte pas la décision de sa mère…

Oui, il n’y a pas d’au revoir entre lui et sa mère, la colère et l’orgueil ont pris le dessus. Pierre a sans doute reçu la même éducation que sa sœur mais sa nature fait qu’il est coincé dans des codes étriqués et se cramponne à des schémas dans lesquels il espère trouver un équilibre. Il a dû être en rejet de cette mère militante et libre qui a combattu pour le droit à l’avortement… Au bout du compte, c’est beaucoup plus dur pour lui car il va devoir vivre avec la culpabilité d’avoir raté ce dernier adieu.
 
Avez-vous lu le livre de Noëlle Châtelet avant de faire le film ?

Oui, après avoir lu le scénario. La beauté du livre vient du fait qu’il est centré sur la mère et la fille. Contrairement au scénario à la base, qui était beaucoup plus touffu, beaucoup plus dialogué, avec des personnages qui interféraient. Mais Pascale s’est recentré peu à peu sur le cœur du livre et au final, lui est redevenu très fidèle. Tous les personnages autour existent mais ils n’empiètent pas sur le sujet et la mise en scène de cette relation mère-fille. Ce livre n’était pas facile à mettre en image et je trouve que Pascale s’en est superbement sortie.
 
Comment s’est passée la collaboration avec Pascale Pouzadoux ?

On s’est vraiment accompagnées mutuellement. Elle avait son point de vue, elle savait ce qu’elle faisait mais elle était très ouverte à mes suggestions, de mon point de vue de comédienne mais aussi de metteuse en scène. On était très complices sur la fabrication du film.
 
Comment vous a-t-elle dirigées ?

Pascale a fait attention à ce qu’on n’aille pas dans quelque chose de trop mélancolique, sentimental. Par exemple, la scène où Madeleine et Diane se disent au revoir en sachant qu’elles se voient physiquement pour la dernière fois, il nous semblait logique, à Marthe et moi, de mettre beaucoup d’émotion mais à la fin de la première prise, Pascale nous a dit : « Non, ce n’est pas une bonne idée. Soyez au contraire dans une émotion contenue. » Elle avait raison, c’est beaucoup plus fort, plus dur. Dans cette scène, il s’agit pour Madeleine et Diane de trouver le courage de se séparer. J’ai d’ailleurs un geste assez brutal où je rejette Marthe, comme si je voulais m’en débarrasser. Diane a accompagné sa mère jusqu’au bout mais à ce moment-là, elle éprouve une rage et son corps l’exprime.
 
Comment avez-vous vécu la présence de Noëlle Châtelet sur le tournage ?

Sa présence m’a beaucoup chahutée, notamment quand on a tourné la scène du téléphone. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à elle, qui revivait cette situation. Sur d’autres scènes, c’était moins troublant mais sur cette scène des adieux… Je me suis dit que cet effet de boomerang devait être violent pour elle. Ce jour-là, j’ai vraiment joué pour elle. Je voulais être à la hauteur de ce qu’elle avait pu vivre, être dans la justesse totale de cet événement. Je savais que pour Noëlle, ce film allait être un deuxième deuil, je dirais même le vrai deuil, le deuil final. On en a beaucoup parlé avec Pascale et Noëlle me l’a confirmé.
 
Plus généralement, vous êtes-vous inspirée d’elle ?

Je me suis nourrie de son histoire, de son attachement à sa mère –en même temps, ça ne me paraissait pas compliqué de comprendre qu’on puisse avoir de l’amour comme ça pour une mère–, je l’ai beaucoup écoutée mais je ne me suis pas inspirée d’elle dans le jeu, je n’ai pas essayé d’être une réplique de qui elle est. Le film est adapté de son livre mais moi, je suis avant tout le personnage de Pascale. Et cette dernière scène au téléphone justement, je ne l’ai pas jouée comme elle l’a vécue. Noëlle m’avait raconté qu’elle avait ressenti un vrai soulagement et n’avait pas pleuré, mais j’ai trouvé plus cinématographique d’amener de l’émotion.
 
Comment a-t-elle réagi ?

Elle est tout de suite venue m’embrasser à la fin de la scène, avec reconnaissance. C’était très fort. Je n’avais pas raconté ce moment de la même manière qu’elle l’avait vécu mais il n’empêche, je racontais la même chose. Je n’étais pas à côté du personnage, ni de la situation. J’ai une profonde admiration pour Noëlle Châtelet. Le choix de sa mère est exemplaire mais l’accepter comme l’a fait Noëlle témoigne aussi d’une grande force car au final, c’est elle qui reste avec cette absence… Je voulais qu’elle soit heureuse du film, c’était très important pour moi, d’autant plus qu’elle n’a pas cédé les droits de son livre pendant très longtemps. La mère de Noëlle adorait les pierres et celle-ci m’a offert, ainsi qu’à Marthe, une pierre qui lui appartenait. Ce geste m’a énormément touchée. Je ne suis pas fétichiste mais ce petit caillou est resté sur ma table de nuit pendant tout le tournage.
 
Comment s’est passée la rencontre avec Marthe Villalonga ?

On avait déjà tourné ensemble dans Les Innocents de Téchiné. Elle n’y avait pas un grand rôle mais ça a été une vraie rencontre. Marthe a une innocence hallucinante, elle est bouleversante, comme une petite fille. C’est très touchant. Elle avait déjà interprété des rôles dramatiques mais pas suffisamment pour être en totale confiance. Je voyais qu’elle avait souvent le trac et j’avais parfois l’impression que les rôles étaient inversés, que c’était moi la maman. Marthe est une femme très digne, très pudique –un peu comme le personnage d’ailleurs.
 
Comment avez-vous appréhendé la relation très charnelle qui unit cette mère et sa fille ?

Comme un accompagnement. Dans la salle de bain, Diane observe le corps de sa mère qui a vécu et comprend alors que bientôt, il ne sera plus mobile. La preuve, elle aide sa mère à rentrer dans la baignoire. Cette scène m’émeut particulièrement, elle pourrait me renvoyer à ma petite sœur Sabine, qui avait à un moment des difficultés à bouger son corps de jeune femme vieilli prématurément par la médication très forte qu’on lui infligeait. Elle aussi, on était obligée de l’aider.
 
« Le deuil était fait », dit Diane en off à la fin du film… Vous y croyez ?

A partir du moment où Diane accepte la décision de sa mère et qu’elle l’accompagne dans ce désir, elle est déjà en train de faire le deuil. Je pense que quand on perd quelqu’un de très proche, le deuil ne se fait jamais complètement mais si on peut l’accompagner jusqu’au bout, cela y contribue, comme un pansement, une forme de soin pour soi.La mort est vécue très douloureusement dans notre société mais il y a plein de cultures où ça n’est pas si grave ! Après tout, on ne sait pas ce qui se passe après.
 
La Dernière Leçon s’achève sur le visage de Mireille Jospin…

Terminer sur le visage de Mireille Jospin est un hommage très élégant. Son visage est plus marqué que celui de Marthe Villalonga, il a plus baroudé, il est plus mature mais elles ont la même beauté simple, pleine de vie. Je pense que ce film va faire polémique car le sujet est encore tabou. Et aussi parce que c’est l’histoire de Noëlle Châtelet mais également de Lionel Jospin. Les décisions prises par cette famille étaient difficiles à accepter, il y a eu des non-dits mais je suis heureuse que cette histoire soit enfin mise en lumière.
 
Dans les deux cas, il s’agit de se battre pour que la loi et les institutions évoluent.

Oui, de se battre pour le respect de la personne et de ses décisions. Je trouve fou et scandaleux que les gens qui veulent mourir dignement soient obligés de partir en Suisse et de payer cinq mille euros. La loi qui autoriserait le choix de mourir doit être discutée très précisément pour éviter les débordements mais je défends ce principe et c’est aussi pour cette raison que j’ai eu envie de faire le film : pour que les choses bougent. Le film n’impose pas de morale, il ne dit pas ce qu’il faut faire, juste que chacun devrait pouvoir être libre de ses choix…

Propos recueillis par Claire Vassé


Publié le Vendredi 2 Octobre 2015 dans la rubrique Culture | Lu 1925 fois