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La dernière leçon : entretien avec l'écrivain Noëlle Châtelet (film)

Le dernier film de Pascale Pouzadoux intitulée La dernière leçon, avec Sandrine Bonnaire et Marthe Villalonga sortira sur les écrans français le 4 novembre prochain. Le scenario, tiré du roman de Noëlle Châtelet, relate l’histoire de Madeleine, une nonagénaire, qui a fixé la date et les conditions de sa mort... Entretien avec l’écrivain.


Comment s’est passée la rencontre avec Pascale Pouzadoux ?

On m’avait déjà proposé des adaptations de La Dernière Leçon à la sortie du livre mais je n’étais pas prête, sans doute, et mes frères et sœur ne l’étaient pas davantage. Mais quand Pascale est arrivée onze ans plus tard, j’ai tout de suite dit oui. Parce que le temps avait passé mais aussi en l’entendant parler. Ou plutôt en voyant le livre qu’elle a posé sur la table dans le restaurant devant moi : La Dernière Leçon, en format poche, tout usé… On avait l’impression qu’elle avait vécu avec lui ! J’ai senti qu’elle était dans une nécessité de faire quelque chose de ce livre qui l’avait beaucoup touchée, que c’était un vrai désir.
 
De la part d’une réalisatrice de comédies, avez-vous été étonnée ?

Oui, mais pas tant que ça ! La Dernière Leçon est bien sûr un livre sur la mort et son apprentissage mais c’est aussi un hymne à la vie dans lequel il y a beaucoup de rires. Décider d’une belle mort, dans un dernier acte de vie, tel était le souhait de notre mère.
 
Mais qui est encore compliqué à appliquer en France…

Oui, il y a un vrai travail de fond à faire sur la question et c’est surtout pour cette raison que j’ai accepté la proposition de Pascale. Je me suis dit que le film allait porter le débat au-delà du livre, qui avait déjà eu un grand écho. On allait encore gagner en audience et en conviction sur ce sujet qui m’importe tant. Car pendant ce temps qui a passé depuis la sortie de La Dernière leçon, je me suis engagée dans un combat moral et citoyen pour le droit à une aide active à mourir. Ma mère, une des co-fondatrice de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) était à au comité de parrainage de l’association et elle partie, j’ai accompagné le livre La Dernière Leçon partout en France pendant deux ans de ma vie, menant cette réflexion sur la nécessité du bien mourir… Progressivement, j’ai repris le flambeau de ma mère sur le droit à une mort choisie. 90 % des Français d’ailleurs sont prêts pour que la loi aille plus loin mais les législateurs résistent encore.
 
Par ses aspects comiques et la présence de Marthe Villalonga, le film a la dimension populaire propice à justement mettre le débat sur la place publique.

Oui, et c’est ce que je désirais. Je ne voulais pas d’un film trop élitiste, trop esthétisant. Je voulais que chacun, en le voyant, y soit accueilli simplement. D’emblée, Pascale et moi avions à cœur que le film permette l’émotion sans pour autant tomber dans le pathos. Et c’est ce qu’elle a réussi : il y a du rire dans le film – comme il y a eu du rire dans la véritable histoire.
 
Vous avez eu envie d’écrire un livre, Suite à La Dernière Leçon, en parallèle à la fabrication du film de Pascale Pouzadoux…

Oui, ce sentiment de dépossession et d’étrangeté que j’éprouvais m’a paru intéressant à analyser et cette impression s’est confirmée grâce à ma mère, si je puis dire… Oui, il m’a paru comme une fulgurance, le 5 décembre 2012, jour anniversaire de la mort de ma mère, que j’avais un rôle à jouer dans l’adaptation qui était en train d’être faite du livre. Alors j’ai pris des notes sur ce qui s’était déjà passé et j’ai commencé à tenir une sorte de journal intime de l’aventure qui progressait. Avec tous les aléas de la création d’un film, que Pascale me faisait très généreusement partager.
 
Cette Suite est-elle une manière de faire le deuil votre histoire ?

Peut-être pas le deuil mais l’abandon et le legs, oui. Dans le fond, ce livre est l’histoire d’une passation et d’une donation dont j’avais déjà fait l’expérience dans l’écriture de La Dernière Leçon : à partir du moment où l’on écrit, même sa propre histoire, elle appartient aux autres. Mais le film de Pascale poussait cette dépossession encore plus loin. Pendant plusieurs mois, un scénario s’écrivait – différent de mon histoire mais quand même, c‘était mon histoire !–, sans savoir quelles actrices allaient nous représenter ma mère et moi… J’étais dans un flou et inconfort moral et psychique, une sorte de déséquilibre. J’ai connu alors de grands moments de désarroi.
 
Votre mère et vous gardez les mêmes métiers dans le film : sage-femme et enseignante…

Oui, il n’eut pas été possible que Madeleine ait un autre métier. Qui mieux qu’une sage-femme sait ce qu’il en est de la vie et de la mort ? Ma mère me disait d’ailleurs : « On entre dans la vie avec des fleurs et des cadeaux, pourquoi n’en sort-on pas de la même manière ? ». Pour elle, c’était un seul et même geste. Arriver et partir, la boucle est bouclée. Il était aussi important que Diane reste professeur parce que c’est un métier où la question de la transmission et de la passation est fondamentale. On est donc dans la même maïeutique chez la mère et la fille : faire accoucher les corps ou les esprits…
 
Quelle a été votre réaction quand Sandrine Bonnaire et Marthe Villalonga ont été choisies pour vous représenter à l’écran, vous et votre mère ?

Sandrine, ça a été tout de suite une évidence. Pour Marthe Villalonga, le chemin a été plus long à faire mais après coup, je trouve ce choix très convaincant. Marthe a cette dimension de mamma dans le cœur des Français. Et comme ma mère, elle a un côté frondeur et rebelle. J’ai rencontré Marthe et Sandrine lors d’un déjeuner avec Pascale. Quand je les ai vues toutes les deux en face de moi, si complices, elles étaient déjà ma mère et moi. C’est vertigineux. On s’est tout de suite bien entendues et on a beaucoup parlé, notamment de la dimension morale et citoyenne que je donnais à ce film, au livre dont il était l’adaptation et à la Suite que j’étais en train d’écrire…
 
Le choix de Marthe Villalonga, moins âgée que le rôle et très porteuse de vie, outre de rendre justice à la propre vitalité de votre mère permet de comprendre mieux le fils, qui reproche à sa mère de vouloir partir trop tôt...

Oui, le film permet de s’approprier le débat et de se demander jusqu’où on peut aller, un « jusqu’où » qui appartient à chacun d’entre nous. Ma mère aussi est partie trop tôt, d’une certaine manière. Elle aurait peut-être pu vivre encore. Je lui posais sans arrêt la question pendant les trois mois du compte à rebours : « Tu es sûre que c’est pour maintenant ? – Oui, moi seule le sais. » Cet acte qu’elle devait faire seule puisque la loi ne l’autorise pas, elle avait peur de ne plus avoir la force physique de l’accomplir.
 
L’acceptation de la décision de sa mère par Diane vient aussi du fait qu’elles entretiennent un lien très fort, très charnel…

Oui, il y a du corps dans tout cela. Cette dimension est très belle dans le film, notamment dans la scène de la salle de bain, au moment où Diane déshabille sa mère pour l’aider à prendre son bain et voit alors ce corps qui souffre, complétement meurtri par l’extrême vieillesse.... Elle comprend alors que sa mère est vraiment au bout de ce qu’elle peut vivre, physiquement et moralement. Elle éprouve enfin de l’empathie. Elle s’oublie elle et voit sa mère comme si elle était en elle. Elles se retrouvent presque dans le même corps quand elles se baignent ensemble. Leurs corps se mêlent et la fille apprend qu’elle aussi va vieillir, qu’elle est mortelle. Ces enlacements, cette posture d’encastrement mère-fille sont extrêmement importants pour comprendre comment cette leçon a pu s’apprendre malgré la difficulté que ça représentait.
 
Comment Sandrine Bonnaire et Marthe Villalonga ont-elles vécu votre présence ?

Pascale m’avait demandé de ne venir qu’au bout de quinze jours ou trois semaines pour les laisser s’installer dans leurs rôles. J’étais comme une petite souris au début, derrière le combo, près de la scripte. Je prenais des notes et de temps en temps, Marthe et Sandrine venaient vers moi… Elles m’ont toutes les deux dit que ma présence les avait galvanisées – si je les avais dérangées, il était entendu, avec moi-même, que je ne reviendrais pas. Sandrine m’a dit un jour : « Il faut que je sois à la hauteur de ce que tu as vécu ».
 
Quelle a été votre réaction à la vision du film ?

Pendant ces deux ans et demi qu’a duré l’aventure du film, j’étais à fleur de peau, les images de ce que j’avais vécu sont remontées et sont venues percuter celles du film quand je l’ai vu la première fois. J’ai pleuré beaucoup mais c’était très compliqué de comprendre la nature de mon émotion. Etait-elle due au souvenir ou au travail d’artiste de la réalisatrice et des comédiennes ? J’avais éprouvé la même interrogation pendant le tournage. Est-ce que j’étais émue parce que je me souvenais que j’avais vécue cette scène ou par ces deux comédiennes magnifiques ?
 
Et les trois images en cascade qui finissent le film ?

J’aime beaucoup l’envolée de cette femme nue, libre, charnelle. Ma mère était ainsi, elle avait un rapport à la nudité très libre. Sans doute à cause de son métier de sage-femme. Il me semble aujourd’hui que ma mère est partout : dans l’air que je respire, dans la lumière. Elle est céleste, au sens non religieux mais sacré du terme. Je ne suis pas croyante mais il y a une présence céleste de ma mère en moi. C’est pourquoi cette envolée me plait infiniment. Quant au corps mort de Madeleine, on le voit à peine. Dans la réalité, je ne suis pas rentrée dans la chambre de ma mère après sa mort. Je l’ai vue de loin, un peu comme dans le film. Je pense l’avoir dit à Pascale… Et puis enfin on revient sur le vrai visage de ma mère sur le générique de fin, qui « éclaire la salle vide de son sourire radieux. » Ce sont les derniers mots de Suite à La Dernière Leçon.

Propos recueillis par Claire Vassé


Publié le Vendredi 25 Septembre 2015 dans la rubrique Culture | Lu 1779 fois