Sommaire
Senior Actu

L’œil du maître de Bernard Souviraa : une Polyphonie de la souffrance


Les adultes et les adolescents qui se croisent dans ce roman portent chacun à sa manière une fièvre, voire une souffrance, venue des profondeurs de leur sexualité.
L’œil du maître de Bernard Souviraa : une Polyphonie de la souffrance

Il y a Madeleine, l’enseignante du collège, dont la vue d’un clocher provoque une « tension dans l’anus ». Juliette, siliconée autant que pochtronne, atteint la volupté quand la coiffeuse masse sa peau liftée. C’est la mère de Solaap, « avec deux a qu’il faut bien prononcer » le jeune garçon violé et apprenti jouisseur.

Géraldine et Cassendra, deux bonnes copines violeuses et suceuses déversent leur haine des tapettes sur Martin, le personnage central du roman. Lui, il découvre son homosexualité dans un trouble infini qui l’obsède. Dans ses rêves il retrouve Raa, Aaron, Nausincaa (« avec deux a qu’il faut bien prononcer »). Il écrit des poèmes rimbaldiens.

On l’aura compris, Bernard Sauviraa (« avec deux a qu’il faut bien prononcer (…) question de mélancolie »), livre un ouvrage énigmatique tout en questions sur la vérité et l’illusion de soi.

Il fait dire à Madeleine qui improvise devant ses élèves, comme malgré elle mais pour elle, sur le titre « Les illusions perdues » de Balzac : « l’illusion, c’est du vide. Une image vide. (…) Perdre un vide, ça veut dire quoi exactement ? Vide sur vide… Perdre, c’est se vider d’une substance, non ?... (il doit y avoir quelque chose tout au bout, elle voudrait être certaine qu’elle va trouver, au bout de son intuition un beau paradoxe éclairant.) Peut-on perdre ce qu’on a jamais eu ? (…) Qu’on perd, finalement que son héros Lucien perd, finalement que ce qu’il a cru avoir –mais n’a jamais eu. Alors on peut dire qu’il ne perd rien en réalité… »

Que perd-on quand on vit dans le mal être, cet état où l’on se sent en deçà de soi, habité par une dimension qui nous dépasse ?

L’auteur a trouvé le ton et le rythme pour décrire cette errance intérieure et bouleversante. Sa prose a l’aisance de ses personnages, elle en épouse les tourments en un phrasé tout en heurts. De cette polyphonie de la souffrance émergent des phrases saturées de sens qui hantent le lecteur : « Les murs qui ne tremblent pas sont aussi inquiétants que les dimensions de l’univers ». « Les mots eux-mêmes sont des chiens, si les mots ne peuvent pas prendre place dans la bonne bouche. »

On referme ce livre troublé par la profusion émotionnelle et le vide existentiel. C’est terrible. C’est terrible toute cette violente incompréhension concentrée en si peu de pages.

« Dégage pédé, ne dit pas Solaap, il n’y a pas de mots. »

L’œil du maître
Bernard Souviraa
Editions de l’olivier
173 pages
16 euros


Publié le Lundi 12 Février 2007 dans la rubrique Culture | Lu 1798 fois