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L’intergénération : mythe ou réalité ? Interview de Mohammed Malki, directeur d’Accordages

La semaine dernière, avait lieu à Paris dans une salle du ministère de la Santé, un colloque intitulé « Des générations en action : le lien entre les âges ». Ce thème, bien qu’encore relativement peu connu auprès du grand public, a cependant réussi à déplacer 300 personnes (élus, associations, professionnels ou bénévoles). Nous avons demandé à Mohammed Malki, directeur de l’association Accordages, acteur incontournable dans ce domaine, de nous faire le bilan de cette journée et de nous présenter par la même occasion, les nouveautés de la rentrée concernant sa structure.


Mohammed Malki, Quel bilan peut-on tirer du colloque de la semaine dernière organisé par la Direction générale de l’Action sociale « Des générations en action : le lien entre les âges » ?

MM : Le colloque est en lui-même un succès, dans la mesure où il a été organisé à l’initiative du ministère et de la Direction Générale des Affaires Sociales (DGAS), même si un comité d’organisation, dont Accordages est membre, les a aidé dans cette mission. C’est une première, c’est un signe d’engagement clair des pouvoirs publics nationaux en faveur de cette démarche.

On constate désormais, qu'une prise de conscience se fait au regard de la complexité de l’impact de la longévité sur l’organisation de notre société et sur la cohésion sociale, notamment entre les âges.

Le colloque a insisté sur deux idées fortes : s’appuyer sur les aînés en tant qu’acteurs sociaux dans les politiques publiques et favoriser les liens sociaux entre les générations, facteur de bien vieillir et de bien être collectif.

Enfin, deux motifs de satisfaction. En premier lieu, la forte participation avec environ 300 personnes. Malheureusement, trente demandes d’inscription n’ont pas été retenues en raison de normes de sécurité. Ensuite, il est rare de voir un colloque autour d’un thème historiquement lié à la gérontologie, rassembler autant de participants issus de secteurs aussi diversifiés, comme le sport, la protection de l’enfance, les lycées professionnels ou encore les ONG…

On voit bien là, que l’intergénération se développe dans d’autres secteurs et d'autres problématiques. Cela étant dit, il reste encore à faire afin que ce thème puisse être partagé par le plus grand nombre.
Mohammed Malki, directeur d'Accordages

Quelles vont être les grandes tendances de l'intergénération dans les années à venir ?

Table ronde lors du colloque Des générations en action
MM : Plusieurs tendances apparaissent. En premier lieu : une réelle diversification des champs de l’intergénération, avec l’apparition de nouveaux domaines comme l’habitat, les services, les NTIC, ou avec des projets de qualité et pérennisés dans des domaines plus traditionnels comme l’emploi, la formation, l’insertion, la culture, la mémoire, grâce notamment à l’entrée en lice d’acteurs plus professionnalisés.

Ensuite, nous constatons un développement de stratégies d’action territoriales et la montée des compétences. Les actions intergénérationnelles sont encore trop émiettées et ponctuelles. Ce qui en limite les effets bénéfiques et structurants sur les publics ciblés et le fonctionnement des organisations participant à l’action et leur environnement. Les expériences présentées lors du colloque montrent bien la nécessité de voir se développer des stratégies cohérentes à l’échelle d’un territoire. Les pistes sont nombreuses et variées : une commune, un réseau de centres sociaux, d’entreprises, d’associations…

L’intergénération n’est plus une hypothèse de travail, Elle doit être mieux organisée. L’amateurisme n’est plus de mise. Il devient nécessaire de développer les compétences, d’innover et d’évaluer les réalisations. De nouveaux besoins se font sentir chez les acteurs : banque d’expériences, outils méthodologiques, formations, accompagnement au portage de projets…

Enfin, les porteurs de projet sont trop isolés. Chacun bricole dans son coin, essaie d’inventer le fil pour couper le beurre, avec les mêmes erreurs parfois… Pensez à l’action Lire et faire lire démarrée en 1984, il a fallu presque quatorze ans pour la voir reprise et développée par un réseau national. Une perte de temps incroyable, mais aussi de savoir faire, de capacités d’entre-aide, d’innovation… Quelques réseaux thématiques existent et tentent de survivre, il faudrait les soutenir et en développer d’autres dans des domaines où il n’en existe pas.

Bien que le mot « intergénération » soit encore absent du dictionnaire avez-vous le sentiment que ce concept commence à se développer auprès du grand public ou reste-t-il encore relativement confidentiel ?

MM : L’intergénération reste encore un discours articulé sur des pratiques disparates, essentiellement destinés aux élus, professionnels, associations, bénévoles,… Bref, aux acteurs constitués et impliqués. La presse et les médias s’intéressent de plus en plus à l’intergénération. Nous recevons régulièrement des demandes de journalistes afin de les aider dans le repérage d’actions et la mise en contact avec leurs porteurs de projets.

Cependant, je constate une certaine réduction dans la manière de présenter le thème. Cela se fait toujours dans des termes aussi affectueux et généreux que béats mais sans prise réelle sur les véritables enjeux, les évolutions, les dynamiques, les difficultés, les contraintes. Il y a toujours un traitement formaté, type coup d’éclairage sur des « initiatives formidables », genre belle histoire, bonne nouvelle ! Il est rare qu’un article donne suffisamment d’informations concrètes et pratiques pour faciliter la compréhension, l’appropriation et la prise de contact directe avec les porteurs par le lecteur intéressé…

Enfin, il en faut en parler mieux et plus : réaliser des reportages, couvrir des initiatives, organiser des émissions débat, des fictions ou des films d’animation. Tout cela serait hautement important pour faire bouger les mentalités et peut-être susciter chez les individus l’envie de participer à ce qui se fait et d’agir là où ils sont… Je crois que ces constats mettent aussi en cause les acteurs de l’intergénération eux-mêmes, leurs manières de voir les choses, d’exercer leurs activités, de communiquer…

Parallèlement, l'actualité d'Accordages est riche en cette rentrée 2005, vous venez de lancer la nouvelle version de votre site internet. A part la charte graphique, quels sont les principaux changements ? Les nouvelles fonctionnalités ?

L’intergénération : mythe ou réalité ? Interview de Mohammed Malki, directeur d’Accordages
MM : Pour son premier anniversaire, le site internet d'Accordages été entièrement refondu. D’abord, il est devenu entièrement gratuit, son graphisme est plus attractif et l'accès à l’information est plus aisé. Il propose une démarche globale et interactive de diffusion de l’information, de valorisation des actions, d’échange d’expériences et d’aide aux porteurs de projets.

Il dispose d’une page d’actualité mise à jour quotidiennement avec un « Coup de projecteur » sur des actions ; des interviews ; un espace « Agenda et Brèves » ; les appels à projets ; les concours… Il contient aussi une banque d’expériences actualisée au jour le jour : plus de 60 fiches-actions sont déjà en ligne et classées par domaines. Elle s’enrichie progressivement (11O fiches actions sont en cours de traitement) grâce à nos capacité de repérage mais aussi à la participation des internautes qui peuvent en toute autonomie déposer leurs fiches actions. Des outils méthodologiques synthétiques, tirés notamment du Guide de l’Intergénération, seront mis en ligne progressivement. Là aussi, les internautes peuvent mettre les leurs en ligne.

Sans oublier les nouveautés ! Mise en place d’un annuaire des acteurs de l’intergénération classés par domaines et régions qui facilite la recherche de l’information et la mise en lien directe entre les acteurs, mais aussi avec les journalistes en vue de reportages… Un espace artistique où sont présentés des travaux d’artistes professionnels et amateurs mettant en jeu l’intergénération. Une Lettre d’information diffusée tous les mardis. Enfin, tous nos projets et ceux de nos partenaires sont affichés sur le site : rencontres, formations, concours, colloques, publications…

Le site web ambitionne de cristalliser une dynamique de réseau la plus large possible, afin d’affirmer et de faire s’épanouir les valeurs du vivre ensemble, de fraternité et de solidarité entre les générations. C'est pourquoi, nous avons mis en place une nouvelle fonctionnalité plus personnalisée et facile d’utilisation : tout internaute peut proposer sur le site un article, une interview, une brève, etc. ou déposer une fiche-action, un outil méthodo, une œuvre artistique qui doit être ensuite validée par notre équipe.

Le guide de l'intergénération vient de paraître, vous pouvez nous le présenter ?

Le ministre Philippe Bas présentant le guide lors du colloque
L’intergénération, une démarche de proximité, vient de paraître à la Documentation française. Ce guide inédit en France sur le thème a été réalisé à la demande du ministère délégué à la Sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées à et la famille.

Pourquoi ce guide ? Parce que l’intergénération est à la fois largement utilisée mais en même temps, peu connue. Ses enjeux, sa dynamique ou son impact ne sont pas toujours bien perçus. Sa transversalité, non plus. Elle est mal accueillie en raison des cloisonnements institutionnels, sectoriels et disciplinaires. Enfin, cette démarche manque de visibilité et de légitimité auprès des décideurs.

Parce que on ne fait pas de l’intergénération comme la prose de Monsieur Jourdain. Les acteurs de terrain rencontrent des difficultés dans la mise en œuvre de leurs projets. Au-delà de la précarité des soutiens financiers, les actions réussies sont d’abord celles les plus solides dans leur définition et dans leur montage, celles qui s’appuient sur des partenaires impliquées dès le début, celles où il existe un cadre organisationnel qui assure le déroulement, le suivi et l’évaluation, celles qui ont su réunir les compétences humaines, professionnels et bénévoles, les conditions de pérennisation et la participation effective des publics ciblés…

Le guide apporte une réflexion sur les âges de la vie et les diverses manières du « vivre ensemble », propose des outils méthodologiques d’aide au montage, à la mise en œuvre, au suivi et à l’évaluation des projets, fournit une liste non exhaustive des circuits administratifs et financiers pouvant être mobilisés, des formations, des centres de ressources utiles aux porteurs de projets. Onze actions réussies, repérées et analysées, représentatives des thèmes les plus forts et des innovations récentes sont présentées dans le guide : solidarité de proximité, art, culture et mémoires, accompagnement éducatif et professionnel, loisirs-découverte...

Ce guide s’adresse à tous les acteurs, agissant de manière directe ou indirecte dans les domaines du « vivre ensemble » des âges, quels que soient leurs statuts (public, privé, associatif), domaines d’action et niveaux de responsabilité. Son optimisme méthodologique doit les inciter à sortir des cloisonnements et à faire le pari de l’ouverture sur les autres, du travail en réseau, de la compétence et de l’innovation dans l’action.

Une dernière nouveauté pour Accordages, la formation.

MM : Le site internet sert de plate forme de diffusion de l’information, d’aide aux porteurs de projets et d’animation d’un réseau. Le guide méthodologique a été l’occasion de me confronter à la fois aux pratiques des autres acteurs rencontrés lors de la phase étude, mais aussi de capitaliser, renforcer et synthétiser des savoir-faire et des outils développés dans le cadre de mes activités de conseil et d’accompagnement des porteurs de projets.

Aujourd’hui, je lance donc une formation « Développeur de l’intergénération », car je suis convaincu que l’accès à l’information et la modélisation d’outils ne suffisent pas. La question du portage de projets doit être réalisée dans des réalités toujours plus compliquées. La formation est une des pièces de cette démarche qui vise à mieux armer les acteurs pour réussir leurs projets.


Publié le Jeudi 6 Octobre 2005 dans la rubrique Intergénération | Lu 9118 fois