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L’état de l’opinion à l’égard de la réforme des retraites : le point par l’Ifop, à l’ouverture du débat parlementaire

Depuis le lancement du débat sur les retraites, les Français portent des jugements ambigus tant sur les pistes de réforme proposées que sur les intentions du gouvernement. L’opinion navigue en effet entre deux sentiments : d’abord celui de l’inéluctabilité d’une réforme dont on pressent que son report aurait de lourdes conséquences financières pour la nation, le contexte financier international et européen ayant renforcé les inquiétudes ; ensuite celui d’une prise en compte insuffisante par le gouvernement des exigences de justice sociale, freinant l’acceptabilité de la réforme envisagée.


Les résultats des dernières enquêtes d’opinion réalisées à la veille du mouvement social et du début de l’examen parlementaire du projet gouvernemental confirment les tiraillements des Français et leurs difficultés à se positionner sur ce sujet complexe. Quelques évolutions révélées par ces récents sondages laissent cependant poindre la perspective d’une radicalisation de l’opinion. La fragilité du positionnement des Français sur la question des retraites renvoie par ailleurs à leur désarroi quant aux évolutions économiques et sociales du pays et à la capacité de la classe politique à y faire face.

1. Un soutien toujours majoritaire à la démarche de réforme

Une enquête réalisée par l’Ifop pour Dimanche Ouest France traduit à plusieurs égards un soutien de l’opinion s’agissant de la volonté affirmée par le gouvernement de s’attaquer dès aujourd’hui au problème du financement des retraites. Ainsi, 70% des personnes interrogées considèrent que le gouvernement est « responsable vis-à-vis des générations à venir », soit un score à la fois en nette progression par rapport à la dernière mesure réalisée en juin 2010 (+12 points), et majoritaire dans toutes les catégories politiques. L’argument maintes fois utilisé par le gouvernement d’une réforme menée aujourd’hui pour assurer la pérennité du système des retraites demain semble donc avoir trouvé un écho assez large dans l’opinion.

Très attachés au système de retraites par répartition, les Français sont majoritairement persuadés (57%) que le gouvernement est déterminé à le maintenir. De ce point de vue, les jugements sont moins favorables qu’en juin (61%) mais restent majoritaires et s’avèrent davantage clivés : la sincérité de la démarche gouvernementale est perçue par 68% des sympathisants de droite et 48% de ceux de gauche.

Enfin, 53% des interviewés estiment que le gouvernement est « courageux dans ses choix », un score en hausse par rapport à juin (48%), nettement plus élevé sans surprise parmi les proches de l’UMP (82%), mais non négligeable au sein du peuple de gauche (41%).

L’opinion est donc favorable à la démarche gouvernementale de réforme et ne doute guère du sérieux de ses intentions. De ce point de vue, si la réforme est votée dans de bonnes conditions, Nicolas Sarkozy pourra utilement la mettre au crédit de son volontarisme politique et asseoir son image de réformateur du pays en vue de 2012.

2. Un sentiment d’injustice grandissant et le risque d’une radicalisation de l’opinion

Dans ce contexte de bienveillance à l’égard de la volonté réformatrice du gouvernement, des doutes de plus en plus forts s’expriment cependant quant à sa capacité à intégrer les exigences de justice sociale. Manifestement, les Français considèrent que leur souhait de concertation et de prise en compte de la pénibilité ne sont pas assez entendus par l’exécutif.

Ainsi, seuls 31% d’entre eux estiment que le gouvernement est « ouvert au dialogue », 33% qu’il est « juste dans ses choix », et 38% qu’il est « attentif aux questions liées à la pénibilité de certains métiers » (-2 points par rapport à juin). Sur ces dimensions cruciales pour l’acceptabilité de la réforme par les Français, les scores ne progressent pas par rapport à la dernière enquête, et pis, sont minoritaires parmi toutes les catégories politiques, à l’exception des sympathisants de l’UMP.

Dans ce contexte, deux indicateurs majeurs traduisent un risque de radicalisation au sein de l’opinion. On observe d’abord un soutien assez net au mouvement social organisé par les syndicats. 70% des Français interrogés par l’Ifop pour Dimanche Ouest France considèrent ainsi que les manifestations du 7 septembre sont justifiées, 34% estimant même qu’elles le sont « tout à fait ». La légitimité accordée à la démarche syndicale est majoritaire dans toutes les catégories socioprofessionnelles et politiques, en dehors bien entendu des sympathisants UMP. On relève néanmoins que ces derniers sont plus d’un tiers (34%) à soutenir la manifestation. Remarquons par ailleurs que les proches du Front National (parti peu enclin à soutenir les initiatives syndicales) se montrent particulièrement favorables à ce mouvement social (70%).

Alors que la protestation et son soutien par l’opinion avaient connu au printemps 2010 une lente montée en puissance, il apparaît en cette rentrée qu’une part conséquente de la population ressent le besoin d’exprimer son mécontentement. L’affaiblissement politique du chef de file de la réforme des retraites, Eric Woerth, touché depuis le début de l’été par une succession de polémiques dont de récents rebondissements, contribue certainement à asseoir la légitimité des mouvements l’opposition à la réforme. Un sondage Harris Interactive révèle d’ailleurs que 60% des Français pensent qu'Eric Woerth ne devrait pas demeurer le ministre en charge de cette réforme.

Autre point au coeur de l’acceptation par les Français de la réforme proposée par le gouvernement, la question d’un recul progressif de l’âge de départ à la retraite à 62 ans suscite en cette rentrée des réactions plus mitigées qu’avant les vacances. En effet, l’étude menée par l’Ifop pour Dimanche Ouest France montre que seuls 53% des personnes interrogées soutiennent ce report, contre 58% en juin (-5 points). Plus inquiétant, on note un raffermissement de l’opposition à cette mesure phare : 30% des Français considère désormais qu’elle est « tout à fait inacceptable », contre 23% en juin.

Alors que l’exercice de persuasion de la part du gouvernement sur le recul de l’âge de la retraite semblait commencer à fonctionner, on constate en cette rentrée que l’opposition progresse. Autre signal d’inquiétude pour l’exécutif, les soutiens à cette mesure se cantonnent désormais à quelques catégories très spécifiques de la population, en réalité celles qui seront les moins frappées par les conséquences du projet gouvernemental : les personnes âgées (elles-mêmes déjà pour la plupart à la retraite), qui sont 70% à accepter le recul de l’âge de départ, les CSP+ (et notamment les cadres et professions libérales, chez qui le départ est bien souvent dans les faits plus tardif, approuvent le recul à 65%).

En revanche, les tranches d’âge intermédiaire (acceptation minoritaire de 25 à 64 ans) et surtout les catégories populaires (36% chez les employés et 38% chez les ouvriers) sont très nettement défavorables au report de l’âge de départ en retraite. Nul doute qu’au sein de ces catégories le sentiment d’une prise en compte insuffisante de la pénibilité des métiers joue en défaveur de l’acceptation de la réforme.

D’un point de vue politique, l’opposition est manifeste à gauche (39% seulement des proches de la gauche jugent le recul à 62 ans acceptable), mais aussi très ferme parmi les sympathisants du Front National, ce qui confirme le mouvement de radicalisation de cette partie de l’électorat déjà observé dans d’autres enquêtes : 53% des sympathisants frontistes s’opposent au recul de l’âge de départ à la retraite, dont 43% disent qu’il est « tout à fait » inacceptable. Seuls les proches de l’UMP (85%), du Modem (71%) et dans une moindre mesure des Verts (53%) acceptent majoritairement l’allongement de la durée de travail proposée par le gouvernement.

3. Le sujet des retraites révélateur du désarroi économique et social des Français

Si la partie semble difficile pour le gouvernement, les perceptions des Français s’agissant du contre-projet socialiste portent également des ambiguïtés. Une étude réalisée par l’Ifop pour Sud Ouest Dimanche montre ainsi que les Français sont relativement partagés sur la viabilité d’un projet dont ils semblent mal connaître les contours.

Point positif d’abord pour le PS, notamment au regard de la faible exposition médiatique de ses propositions, 49% des interviewés estiment qu’elles sont plus équilibrées en ce qui concerne les efforts demandés aux différentes catégories de Français que les propositions du gouvernement. Ce taux monte à 72% parmi les proches du Parti Socialiste, et à 53% au sein des tranches d’âge les plus concernées par la réforme (de 35 à 64 ans). Il reste dans la moyenne néanmoins chez les ouvriers (48%) et d’une manière générale chez les salariés du privé (49%). Du point de vue de la justice sociale, l’avantage se situe donc dans le camp socialiste.

Elément moins satisfaisant s’agissant de la capacité du PS à proposer un contre-projet crédible, 57% des personnes interrogées dans cette même enquête considèrent que ses propositions ne sont pas plus sérieuses que celles du gouvernement concernant le financement à long terme du système de retraites par répartition. Si les proches du PS sont 69% à penser que c’est pourtant le cas, 83% des proches de l’UMP font le constat inverse.

Ainsi, le Parti Socialiste a l’avantage sur le gouvernement du point de vue de la justice sociale, mais il n’apparaît pas encore tout à fait en mesure de rivaliser concernant la viabilité de ses propositions. Une meilleure diffusion des contre-propositions socialistes, à l’occasion du débat parlementaire, pourrait contribuer à faire bouger les lignes. L’exécutif tout comme le PS se trouvent donc confrontés aux ambivalences d’une opinion pour qui la question des retraites reste un sujet difficile à appréhender.

En réalité, les réactions des Français sur cette thématique renvoient à de multiples inquiétudes liées à la situation économique et sociale du pays : peur de voir le système de retraites par répartition disparaître, du fait des difficultés budgétaires de la France, et crainte personnelle de partir en retraite dans de mauvaises conditions, notamment du point de vue du pouvoir d’achat. Tout se passe en fait comme si le sujet des retraites cristallisait aujourd’hui des angoisses plus larges affectant la société française et ayant trait à l’avenir socioéconomique de la nation.

A cet égard, une autre étude réalisée par l’Ifop pour le compte de France Soir est instructive. Elle indique que nombre de Français, en particulier au sein de certaines catégories particulièrement touchées par la crise, s’inquiètent des conditions dans lesquelles ils pourront prendre leur retraite, signe d’un véritable pessimisme quant aux évolutions de long terme de ce dossier et à la capacité des politiques à le prendre en charge.

Interrogés sur leur perception de la retraite comme moment de la vie, 49% des Français considèrent que c’est un moment qu’ils « attendent avec impatience », mais 47% déclarent le « redouter ». L’inquiétude soulevée par les derniers débats et plus généralement les perceptions sombres de l’avenir économique et social ont ainsi pour conséquence de faire basculer une part importante de l’opinion dans la crainte d’un moment de la vie qui pouvait apparaître jusque là comme un âge béni.

Les perceptions sont particulièrement sombres parmi les femmes (53% redoutent l’âge de la retraite), mais surtout les jeunes générations (59% d’inquiétude parmi les moins de 35 ans), alors que les personnes les plus proches de la retraite (les 50-64 ans) sont davantage dans l’impatience de cesser leur activité (67%). On relève par ailleurs que les considérations relatives à la pénibilité de son propre métier n’entrent guère en compte dans la manière dont on envisage cette période de la vie : 55% des cadres et professions libérales attendent leur départ en retraite avec impatience contre seulement 46% des ouvriers ; les anticipations semblent dès lors surtout déterminées par les inquiétudes socio-économiques, plus fortes chez les catégories de la population particulièrement frappées par la crise.


Publié le Mardi 7 Septembre 2010 dans la rubrique Retraite | Lu 1559 fois