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L’appareillage auditif en France : toujours un tabou ? (partie 2)

Suite à la présentation organisée cette semaine par l’Association France Presbyacousie de la grande enquête Euro Trak, rappelons que la presbyacousie, trouble de l’audition lié au vieillissement, est un véritable handicap à prendre en considération comme un étant un problème de santé publique : en effet, ces problèmes d’audition qui concernent 7.6 millions de Français peuvent être à l’origine d’isolement et d’exclusion sociale. Interview du Pr Bruno Frachet, chef de service d’Oto-Rhino-Laryngologie, Hôpital Avicenne AP-HP, Bobigny.


La perte d’audition, une déficience difficile à vivre au quotidien

Signe extérieur de vieillesse pour les uns, signe révélateur de faiblesse mentale pour les autres, la malentendance souffre depuis des siècles du poids de préjugés tenaces. « Dans l’imaginaire populaire, l’aveugle est celui que l’on plaint, le sourd celui dont on rit, constate le professeur Bruno Frachet, chef du service ORL à l’Hôpital Avicenne AP-HP Bobigny, et président de l’association FrancePresbyAcousie.

La connotation est tenace. Elle a surtout des conséquences douloureuses pour des personnes qui préfèrent encore régulièrement dissimuler leurs défauts d’audition et tenter de compenser les déficiences plutôt que de s’appareiller et de prendre le risque de s’exposer aux regards et railleries. Avec une perte moyenne de 33 décibels qui n’affecte pas encore la conversation au quotidien, seulement 10% des malentendants sont appareillés. Ils sont 55% avec une perte moyenne de 45 décibels, avec laquelle les difficultés de compréhension sont bien plus difficiles à masquer.

Une gêne sociale grandissante. Ce poids d’un regard extérieur nourri de clichés s’accompagne d’une difficulté réelle à communiquer avec son environnement social. La presbyacousie entraîne en priorité une perte des fréquences aiguës, celles qui composent principalement la voix humaine. Une personne presbyacousique moyenne âgée de 60 à 70 ans aura une baisse moyenne de 60% sur ces fréquences aiguës et seulement 10% sur les fréquences graves.

En découle une difficulté grandissante à distinguer les consonnes (portées par moins d’énergie dans la voix, et donc moins perceptibles que les voyelles). Puis les voix chuchotées, les dictions accélérées et certaines voix familières se brouillent à leur tour. Cette gêne à entendre entraîne une difficulté croissante à communiquer. « Le malentendant perd une forme de spontanéité puisqu’il est obligé de discerner le propos de son interlocuteur avant de le comprendre et de lui répondre », atteste Jens Kofoed de l’association France PresbyAcousie. Les souffrances psychologiques et la tentation d’un isolement croissant sont les résultantes aussi naturelles que redoutables de ces situations de gêne sociale.

La perte d’audition, un risque d’exclusion à combattre

Un danger d’exclusion sociale reconnu : enquêtes et études scientifiques confirment et corroborent ces constats d’isolement et d’exclusion. Des enquêtes de la Direction générale de la Santé en 2003 éclairaient également un lien entre la presbyacousie et la fréquence des accidents domestiques. Les études démontrent de même l’importance de la prise en charge pour prévenir et limiter ces risques. Une étude du CNRS menée dans la région lyonnaise auprès de plusieurs centaines de malentendants a récemment montré que le sentiment de dépression diminuait nettement au bout de six mois chez ceux qui s’étaient appareillés.

Interview du Pr Bruno Frachet, chef de service d’Oto-Rhino-Laryngologie, Hôpital Avicenne AP-HP, Bobigny

Comment vivent, au quotidien, les personnes atteintes de presbyacousie ?

Les personnes qui ont un déficit auditif lié à l’âge ne sont pas des malades ! On parle de la malaudition ou malentendance.

Dans des conditions normales, l’audition normale est automatique et irrépressible. On ne peut pas s’empêcher d’entendre, de comprendre et on le fait automatiquement… Est malentendante la personne qui se dit qu’elle ne comprend pas, ou plus, les conversations : « mais qu’est-ce qu’il a dit ? »

L’environnement est plus ou moins favorable. Le bruit ambiant est déjà un problème pour une personne bien entendante, mais dans le brouhaha, la personne malentendante ne comprend plus, ou très mal. Cela concerne donc énormément de personnes ! Elles ont deux types de réaction : soit on se dit « ce n’est pas grave, tant pis… », soit on fait des vérifications mentales logiques qui prennent du temps, la compréhension devient lente, et on abandonne, au bout de quelques phrases…. Le contexte aidera ou non, les difficultés à capter noms propres et les chiffres sont révélateurs. C’est pour cela que beaucoup de personnes malentendantes utilisent plus volontiers leur carte bancaire qu’elles ne rédigent un chèque, car elles peuvent le faire même si elles n’ont pas bien entendu le prix….

La malentendance expose au risque de moqueries de l’entourage, et de perte de participation à la vie familiale et sociale. L’interaction avec l’entourage devient délicate, et peut aller jusqu’au rejet. En effet, la personne malentendante a tendance à changer son comportement : elle parle trop (pour ne pas être prise au dépourvu à ne pas comprendre…), ou trop fort (le contrôle vocal ne se fait plus par l’ouïe), règle la télévision trop fort, croit chuchoter dans une salle de spectacle …. Le dîner de famille, ou le bon voisinage deviennent difficiles. La malentendance, c’est un isolement, et une perte de qualité de vie.

On passe 20% de son temps à communiquer ! Et peut-on imaginer de vivre sans communiquer, mais aussi sans le plaisir de la musique, des sorties au théâtre, des moments de connivence par des phrases chuchotées ? Bien entendre, c’est aussi une question de sécurité, surtout dans les cas de problèmes d’audition plus sévères, et les conditions d’audition difficiles comme les gares ou aérogares. Comment prendre l’avion ou le train sans stress sans pouvoir entendre les annonces ?

Au plan économique et social, comment garder son emploi, réaliser ses ambitions, avoir un projet de vie ? C’est ainsi que l’on peut arriver à parler de vrai handicap, traité comme tel, chez les personnes malentendantes, du fait de la situation de vie à laquelle elles doivent faire face ; on doit alors rétablir un mode de vie compatible avec le déficit d’audition. Bien entendre, ce n’est pas un luxe, c’est une partie du plaisir de vivre, une nécessité pour l’autonomie et la sécurité de tous, et la participation de chacun à la société.


Publié le Vendredi 26 Novembre 2010 dans la rubrique Bien-être | Lu 2308 fois