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L’Enracinement : la Cnav édite un ouvrage sur le vieillissement des immigrés

Cette ouvrage, intitulé L’enracinement, publié chez Armand Colin, livre les résultats de la première grande enquête réalisée en France sur le vieillissement des immigrés de 45 à 70 ans et invite le lecteur à porter un regard nouveau sur la vie en France des immigrés venus de toutes les parties du monde. Elle décrit le vieillissement de ces hommes et ces femmes qui, un jour, ont quitté leur pays pour tenter l’aventure migratoire et sont désormais installés de longue date dans l’Hexagone. A découvrir.


Ce livre a pour ambition de mieux comprendre les destins d’immigrés, dont les expériences s’apparentent à de véritables parcours initiatiques, indique le communiqué de la Cnav. Passer d’une langue à l’autre, construire ou reconstruire une carrière, établir sa demeure, fonder une famille, tisser des relations, prendre sa retraite… sont autant de thèmes abordés par les auteurs. Et bien d’autres encore, tel la santé, les solidarités entre les générations, l’appartenance religieuse ou l’envoi d’argent au pays…

Etayées par de nombreuses statistiques, les analyses des auteurs convergent toutes vers une conclusion majeure : les immigrés manifestent un profond attachement à la France, qui se traduit par une aspiration générale à vieillir sur le sol français, quitte à faire pour certains des va-et-vient entre la France et leur pays d’origine. Ce double ancrage en fait des agents potentiels de communication entre les générations et les peuples.

D’autre part, l’étude des profils migratoires fait apparaître une grande hétérogénéité des populations immigrées. Contrairement aux idées reçues, ce sont les natifs du Portugal qui sont les plus nombreux parmi les immigrés de 45 à 70 ans. Viennent ensuite, par ordre décroissant, ceux d’Algérie, du Maroc et d’Italie, puis d’Espagne. Cependant, précisent les auteurs, si l’on ne retient que les personnes âgées de plus de 60 ans, c’est l’Italie qui arrive en tête, en raison d’une immigration plus ancienne. Naturellement, les structures d’âge selon les pays d’origine reflètent les successions dans le temps des vagues d’immigration, des plus anciennes venues d’Europe aux plus récentes venues d’Afrique ou d’Asie. .../...
L’Enracinement : la Cnav édite un ouvrage sur le vieillissement des immigrés

L’ouvrage souligne que les deux tiers des femmes sont sans emploi depuis plus de cinq ans au moment de la liquidation de leurs droits, contre moins de la moitié des hommes. Le taux d’activité des femmes immigrées du Maghreb, de Turquie et du Proche-Orient, notamment, est très inférieur à celui des autres femmes de même âge, nées en France ou immigrées d’un autre pays.

Comparés à la population générale, les hommes, notamment les ouvriers, sont moins nombreux à être inactifs avant l’âge de la retraite et moins nombreux à partir à la retraite avant 65 ans. L’un des facteurs de cette activité prolongée, mais non le seul, estiment les auteurs, tient aux interruptions de carrière plus fréquentes, incitant à travailler plus longtemps pour obtenir une meilleure retraite. Et de souligner que « les immigrés contribuent ainsi à développer l’emploi des seniors, très faible en France et dont on sait toute l’importance pour l’équilibre financier des régimes de retraite. Entre 55 et 65 ans le taux d’activité des immigrés est de 51% (vs 37% pour la population générale) et le taux d’emploi est de 40% (34% pour la population générale) ».

Même si les deux tiers (64%) des immigrés estiment avoir pris leur retraite à la date qu’ils souhaitaient et que la proportion de satisfaits est plus importante parmi ceux qui sont passés directement de l’activité à la retraite (70,3 %), ceux qui ont connu une période transitoire d’inactivité auraient en effet préféré liquider leurs droits plus tard, notamment ceux qui étaient en longue maladie (42,3 %), ou en situation de préretraite (30,1 %). Cela est certainement dû au montant plus avantageux de certaines allocations de préretraite, d’invalidité ou de chômage par rapport à la retraite. A noter que seule une minorité aurait préféré partir plus tôt à la retraite, y compris parmi les personnes en activité.

Mais les démarches concernant la retraite restent laborieuses : près de 60% des immigrés interrogés reconnaissent avoir été confrontés à quelques difficultés lors de la liquidation de leurs droits et avoir dû se faire aider dans leurs démarches, soit par leur entourage, soit par le personnel de leur caisse de retraite, soit encore par leur entreprise. « Ces difficultés, qui tiennent à la complexité des procédures et à la recherche des justificatifs nécessaires à la constitution de leur dossier, sont d’abord rencontrées par ceux qui ont connu des carrières chaotiques et qui ne maîtrisent pas le français » soulignent les auteurs de l’ouvrage.

Un état de santé marqué surtout par la situation socioprofessionnelle : la comparaison avec l’ensemble de la population indique en moyenne un état de santé moins favorable pour les immigrés. Leur santé, évaluée d’une part par les enquêtés eux-mêmes (santé subjective) et mesurée, d’autre part, par la prévalence des problèmes de santé physique, handicaps ou maladies responsables de difficultés dans la vie quotidienne (santé objective), semble principalement affectée par les conditions de travail et le niveau de vie, facteurs bien connus de l’évolution de l’état de santé au cours du vieillissement.

Si la comparaison avec l’ensemble de la population indique, en moyenne, un état de santé moins favorable pour les immigrés, cela est dû principalement aux conséquences du travail. Accidents et maladies professionnels, usure au travail touchent surtout les ouvriers et les femmes employées dans les services aux particuliers.

Les ressortissants d’Europe du Nord et d’Afrique subsaharienne (les hommes plus que les femmes) se distinguent par une meilleure santé, objective et subjective, ce qui tend à prouver que le pays d’origine exerce une légère influence sur l’état de santé et sa perception.

On constate également de larges différences sur la santé subjective. Lorsque l’on compare les résultats obtenus sur les indicateurs de santé subjective et l’état de santé réel, on s’aperçoit en effet que la culture influence énormément l’idée que l’on se fait de sa santé. Les « gens du Nord » étant par exemple moins enclins à s’épancher sur leurs problèmes de santé. Cela ne signifie pas que les personnes qui ont une bonne perception de leur santé subjective sont dans une situation de sous-consommation médicale ou de non-accès aux soins. Ils ont toutefois un plus faible recours aux médecins spécialistes.

Les immigrés vivent plus souvent en couple que les personnes nées en France, ce qui contredit l’image répandue du vieil immigré célibataire, séparé de sa conjointe restée au pays. 10% des hommes et 30% des femmes vivent seules. Le différence entre ces deux chiffres s’explique essentiellement par le veuvage qui affecte davantage les femmes.

Plus des deux tiers des enquêtés ont constitué un réseau de liens solides en dehors de leur ménage. Qu’elles soient amicales ou qu’elles se concrétisent à travers la participation à des associations, les relations établies en dehors du cercle familial peuvent compter des autochtones, signe d’intégration à la société française, mais manifestent le plus souvent un lien fort avec le pays d’origine.

Les liens tissés hors du cercle familial sont le plus souvent noués avec des personnes du même sexe que l’enquêté et de la même catégorie professionnelle. Les amis habitent fréquemment à proximité et sont originaires du même pays même si, de ce point de vue, apparaissent des différences en fonction de l’origine et de la nationalité de l’enquêté.

Prépondérance des aides aux parents et présence de la fratrie dans le réseau d’entraide. Les réseaux d’entraide font davantage place aux échanges au sein de la fratrie que ce que l’on observe parmi les Français de naissance. Mais la particularité la plus importante des solidarités intergénérationnelles dans certains groupes d’immigrés tient à l’importance de leur direction ascendante, autrement dit des plus jeunes vers les plus âgés. Cela ne vaut que pour les personnes originaires de pays émergents, privés de systèmes de retraite (ou dont les niveaux de pensions sont très bas). Ce sont alors les enfants adultes qui subviennent aux besoins des personnes âgées, comme c’était le cas dans l’Europe d’avant la Sécurité sociale.

Les montants d’argent versés aux parents sont modestes, mais suffisants pour subvenir aux besoins de base et prévenir la misère. Les sommes versées aux enfants sont plus élevées et ont d’autres objectifs : aider à l’installation, aux études, à l’accession à la propriété, bref contribuer à élever sa descendance dans la hiérarchie sociale, ou à éviter qu’elle ne régresse. Le réseau de solidarité monétaire se manifeste également par des échanges significatifs avec des personnes non apparentées, principalement sous forme de prêts d’argent.

Un double ancrage à la France et au pays d’origine. La nostalgie du pays d’origine reste le fait d’une minorité et se trouve plus ou moins accentuée par les conditions de l’émigration, le pays de naissance, le fait d’y avoir souffert ou non, de pouvoir y retourner ou pas et aussi par les conditions de vie en France. Même si certains disent avoir été l’objet de discriminations en France, la grande majorité des immigrés disent s’y « sentir bien » et beaucoup éprouvent un sentiment d’appartenance plus profond à la France qu’à leur pays natal. Reste que nombre d’entre eux poursuivent des activités et des engagements personnels au-delà des frontières.

D’ailleurs, l’importance du va-et-vient entre la France et le pays d’origine concerne bien entendu les retraités, dont les projets se déclinent selon trois principales modalités : rester en France, repartir au pays d’origine ou bien choisir une solution de va-et-vient. Mais il touche également les actifs. Si 59% d’entre eux souhaitent passer leur retraite en France, un quart (24%) se prononcent en effet pour la transmigration, tandis que seulement 7% envisagent un retour "définitif" au pays. La durée de résidence est un élément déterminant dans le projet de vie. Une longue durée favorise en effet la construction d’une famille et de réseaux, qui contribuent à l’ancrage dans l’Hexagone. D’autres facteurs peuvent également intervenir comme les liens familiaux, en particulier les liens intergénérationnels ou, dans une moindre mesure, le pays d’origine : l’Afrique et l’Europe du Sud appelant davantage les retours que le Maghreb, l’Asie ou les autres pays européens.

Les transmigrations s’avèrent particulièrement fréquentes avec les pays européens, facilitées par la proximité géographique et par le niveau de vie élevé. Elles y sont bien plus développées que vers l’Afrique ou l’Asie. Les Portugais, qui se démarquent des autres migrants européens par un lien plus étroit avec leur pays d'origine, se prononcent plus souvent (plus d’un sur trois) pour le va-et-vient entre la France et le Portugal, une fois l'âge de la retraite atteint, tandis que 10% optent pour le retour. Bien que faible, ce désir de retour est cinq fois plus élevé que celui qu’expriment les Algériens (2%). En règle générale toutefois, la retraite n’accentue significativement l’intensité des comportements transmigratoires que pour les personnes issues de régions lointaines. Les femmes, enfin, sont moins attirées que les hommes par les retours définitifs ou les transmigrations. Leur enracinement en France semble plus profond, malgré des revenus et un état de santé et d’isolement souvent plus difficile que pour les hommes.

Le choix de la sépulture : là où la migration introduit une rupture avec la famille et les proches restés au pays, la transmigration renoue le fil, rétablissant la continuité en instaurant une « bi-localisation ». La mort en marquerait-elle les limites ? Car si on peut vivre à la fois ici et là, on doit bien reposer ici ou là. La réponse à ce dilemme serait-elle de mourir ici et d’être inhumé là-bas ? Ou inversement, comme le montre l’enquête pour un petit nombre de vieux parents, de mourir là-bas et d’être inhumé ici ? L’anticipation du lieu de sépulture met en jeu le désir de rattachement à un territoire, à un groupe ou à une collectivité, ainsi que le mode d’inscription dans la filiation, tout en étant fortement déterminé par l’identité religieuse.

Cet ouvrage a été réalisé par Claudine Attias-Donfut, directeur des recherches sur le vieillissement à la Cnav et son équipe (Philippe Daveau, Rémi Gallou, Alain Rozenkier, François-Charles Wolff).

L’enquête a été conduite en étroite collaboration avec l’Insee, dans douze régions de France métropolitaine, qui regroupent 90% de la population cible. L’échantillon a été obtenu par sondage aléatoire tiré du recensement de la population de 1999. 12.000 « fiches adresses » ont été sélectionnées parmi les ménages comprenant au moins une personne répondant aux critères de l'étude. La collecte a été réalisée par les enquêteurs de l’Insee, en entretien face-à-face d’une durée moyenne d’une heure et demie. L’échantillon final est constitué de 6.211 personnes vivant en « ménage ordinaire » (les personnes vivant en foyer, soit un peu moins de 2% de la population immigrée de plus de 60 ans, ne sont donc pas incluses dans cette enquête et font l’objet d’une autre étude de la Cnav menée par Rémi Gallou).


Publié le Lundi 20 Novembre 2006 dans la rubrique Social | Lu 5514 fois