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Julieta de Pedro Almodovar : comment vivre sans ceux que l'on aime ?

Le film Julieta, en compétition officielle au Festival de Cannes 2016, est le vingtième long-métrage réalisé par le cinéaste espagnol Pedro Almodovar. Ce film marque le retour de l'artiste dans les salles obscures, dont la dernière réalisation, Les Amants Passagers, remonte à 2013, déjà.


Ça n'est qu'en novembre 2015 que ce film est rebaptisé Julieta au lieu de Silencio. En effet, entre temps, Martin Scorsese a commencé le tournage d'un long-métrage lui-même intitulé Silence et basé sur trois nouvelles écrites par l'auteur canadien Alice Munro, lauréat du prix Nobel 2013.
 
Les deux Julieta sont interprétées par les actrices espagnoles Emma Suarez et Adriana Ugarte, selon les époques. Comme souvent chez Almodovar, tout le scénario s'articule autour d’un personnage central.
 
En l’occurrence, il s’agit de Julieta, une Madrilène d'une cinquantaine d'années qui n’a plus aucune nouvelle de sa fille (Antia) depuis douze ans… Jusqu’au jour où elle croise par hasard une ancienne amie d’Antia dans la Calle Bea, en plein Madrid. Lors de cette rencontre, cette dernière lui annonce qu’elle a récemment croisé Antia en Suisse, sur les rives du Lac de Côme, avec ses deux enfants.   
 
Alors qu’elle était sur le point de quitter Madrid pour s'installer au Portugal avec son ami l'écrivain Lorenzo Gentile, Julieta, totalement bouleversée par cette rencontre, décide de rester et de ré-emménager dans l'appartement où elle vécut avec sa fille pendant dix-neuf ans, âge auquel Antia abandonna le domicile familial pour ne plus jamais revenir.

Julieta se met alors à écrire à sa fille. Il faut qu’elle lui raconte tout ce qu'elle n'a jamais pu lui dire. De nombreux flashbacks (technique souvent utilisée par Almodovar) émaillent son récit, offrant peu à peu au spectateur les clés qui lui permettront de comprendre les origines de ce drame et de cet abandon...
 
Nous voilà plongés dans les années 80, en pleine « movida », avec une Julieta jeune professeur qui tombe folle amoureuse de Xoan lors d’un voyage en train. Il sera le père de sa fille avant de disparaitre tragiquement en haute-mer, un soir de tempête. A ce moment-là, Anita n’a que neuf ans… Mais que s’est-il passé exactement ?
 
L'actrice Emma Suarez, qui interprète la protagoniste principale dans le deuxième versant de sa vie, est excellente dans l'expression du doute, de la souffrance et de la culpabilité. Juste une femme qui vit des évènements dramatiques où nous pouvons tous nous reconnaître. On revit avec elle tous les moments forts de son existence, ses hauts, ses bas et sa quête pour retrouver sa fille. Le scénario, bien que tragique, ne tombe jamais dans le pathos. C’est un portrait de femme très émouvant, tout simplement.  
 
Julieta est un film sobre, épuré et intime. Ni drôle, ni baroque. A propos de ce scénario, Almodovar parle « du destin inéluctable, du complexe de culpabilité et de ce mystère insondable qui fait que nous abandonnons les personnes que nous aimons, que nous les effaçons de notre mémoire comme si elles n'avaient jamais rien signifié, et de la douleur que cet abandon engendre chez la victime ».
 
Comme Julieta, le cinéaste espagnol ne peut s'empêcher de revenir à ses obsessions -la mère, la perte de l'être cher, les rapports parents-enfants, le temps qui passe, la solitude et l'échec de l'amour- et à son esthétique baroque. A noter l'utilisation d’objets personnels du réalisateur telle l'affiche d'une exposition de Lucian Freud, les peintures de Seoane, la maison de Galice, les vues de Madrid et des Pyrénées espagnoles. Des choses et des lieux qui n'appartiennent qu'à lui.
 
Tous les acteurs jouent vrai ; tous sont beaux et bouleversants. On reconnait des artistes populaires du petit écran espagnol comme Daniel Grao ou Michelle Jenner… qui a passé le casting sans savoir que c'était pour Almodovar ! On retrouve bien-sûr Rossy de Palma, une de ses actrices fétiches dans un rôle de femme de ménage qui joue une Cassandre quelque peu maléfique.
 
Au final, un long-métrage maîtrisé où se mêlent le mélodrame, la romance, le fantastique (le cerf courant la nuit dans la neige) et une écriture au cordeau où rien n'est laissé au hasard. Même le dénouement, qui semble sorti de nulle part, fait sens. Comment vivre sans ceux que l'on aime ? C'est tout l'enjeu de ce film. Un des meilleurs d' Almodovar.
 
Marie-Hélène Boutillon



Publié le Lundi 20 Juin 2016 dans la rubrique Culture | Lu 1647 fois