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Interroger les générations, chronique par Serge Guérin

On doit à Karl Mannheim la première approche de la question des générations comme concept explicatif des changements sociaux (Manheim, 1928). Pour le sociologue allemand, l’opposition entre les générations permet d’expliciter les transformations sociales. Chaque génération s’affirmant par une volonté de contester les acquis de la précédente, conduisant ainsi de nouveaux changements.


Le paradigme générationnel s’est longtemps résumé à la notion de classe d’âge et de temps pour assurer une descendance. Claudine Attias-Donfut a montré que cette approche rigide ne pouvait plus traduire la complexité des générations. Aussi les générations ne se décomposent plus selon un intervalle de 20 ans mais selon de nouveaux critères évolutifs et relevant de la mobilisation de plusieurs savoirs plus complémentaires qu’exclusifs les uns des autres.

La prise en compte de la notion de génération s’inscrit dans une dynamique de complémentarité entre l’âge, l’effet de génération et l’effet de période historique. L’âge fait référence à la position de la personne dans le cycle de vie, tandis que l’effet de génération renvoie au partage par une même génération d’un environnement commun.

Bernard Préel, avec le Bipe, a développé une approche où chaque génération peut se définir par un événement historique majeur dont elle est contemporaine (Preel, 2005). Cette approche, très ethno-centrique, part du supposé qu’un même événement à des résonances identiques sur l’ensemble d’une classe d’âge et qu’un seul moment d’histoire est partagé par tous. Or, l’âge n’indique par une communauté de situations ni de sentiments. Un fait même majeur et fondateur peut se lire, ou se vivre, de façon différente voire opposée.

Par ailleurs, Préel se fonde sur un présupposé méthodologique discutable sur le fond : pour lui participer directement à un événement ou le recevoir par l’intermédiaire d’un support médiatique est du même ordre. Lucien Sfez a mis en avant la tendance à confondre la participation à un événement et le fait de le suivre à la télévision. Dans les deux cas, la personne peut dire qu’elle y était (Sfez). Pour autant, vivre un événement sur le terrain, le vivre en direct à la télévision en sachant qu’il se déroule dans une proximité géographique ou culturelle, ou le vivre de loin, comme un événement qui participe d’une actualité mais qui n’a pas d’effets réel sur son quotidien, ne produit pas les mêmes réactions, ni situations.

La chute du mur de Berlin ou l’avènement de Gorbatchev n’a pas produit les mêmes effets sur le quotidien d’un Allemand de l’Est que sur celui d’un Français… De la même façon que les représentations développées ne sont pas identiques en fonction de la situation des personnes. Il s’agit de ne pas confondre le vécu ou la pratique avec les représentations d’un événement ou d’une situation. Ce qui fait génération, ce n’est pas d’avoir le même âge à l’instant d’un moment historique mais de vivre collectivement une rupture et ses conséquences.

Serge Guérin
Professeur à l’ESG, auteur de L’invention des seniors, Hachette Pluriel
Serge Guérin


Publié le Mercredi 19 Décembre 2007 dans la rubrique Chroniques | Lu 7227 fois