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Inflammation, viande rouge et cancer : interview de Michel Narce

La viande victime de nos nouvelles façons de produire et de consommer ? Avec les meilleurs experts mondiaux, l’association Bleu-Blanc-Cœur dévoile tout ce que l'on ne vous a pas dit sur le lien « Viandes » et « Cancer ». Dans cet esprit, Michel Narce, directeur de l’unité de recherche INSERM « lipides – Nutrition et Cancer », répond à quelques questions sur le lien entre inflammation et cancer.


Inflammation, viande rouge et cancer : interview de Michel Narce
Dans la genèse du cancer, on parle souvent de l’inflammation ou plutôt de l’excès d’inflammation, pourriez-vous décrire les grandes lignes de ce mécanisme ?
 
On sait depuis longtemps que, comme pour beaucoup d’autres maladies de civilisation telles que l’obésité et le diabète, le cancer s’accompagne d’un processus inflammatoire, on considère maintenant que cette inflammation est impliquée très précocement dans le processus de cancérogenèse et n’est pas seulement une conséquence de la pathologie cancéreuse.
 
Cette nouvelle approche conduit à prendre en charge très tôt l’inflammation dans les traitements et est, bien évidemment, à considérer à un niveau préventif. Les processus impliqués dans le développement de cette inflammation sont complexes, et aboutissent à l’installation d’une inflammation chronique, consécutive à des agressions répétées sur l’organisme.   
 
Ainsi, les processus de protection de l’organisme (radicaux libres, processus anti-inflammatoires classiques) envers ces agressions peuvent, lorsqu’ils sont sollicités de manière trop répétée, participer aux processus de cancérogenèse. Il a été mis en évidence que l’incidence du cancer colorectal (CRC)–troisième forme de cancer la plus communément détectée chez l’homme- est fortement associée à « l’occidentalisation » du mode de vie et est associée aux excès caloriques liés à la consommation de régimes riches en graisses et pauvres en fibres, de produits raffinés, au manque d’activité physique et à l’obésité.
                                   
Des études cliniques et épidémiologiques récentes ont clairement mis en évidence une influence importante de l’inflammation à bas bruit liée à l’obésité sur des étapes spécifiques du développement du cancer colorectal, notamment les étapes d’initiation, de promotion, de progression et de métastase.  
                          
Cette inflammation passe par divers processus liés au déséquilibre du métabolisme, à l’implication de cellules immunitaires et autres médiateurs de l’inflammation comme des cytokines pro-inflammatoires et de TNF-α. Ces molécules sont sécrétées par des macrophages  et sont considérées comme des acteurs majeurs dans la transition entre l’inflammation aigue et chronique, et de l’inflammation liée au CRC.
 
Le second facteur induisant le développement du CRC chez des individus obèses est une concentration anormale d’adipokines (leptine    et adiponectine). Le rôle de la leptine dans la prolifération cancéreuse ainsi que dans l’invasion et la métastase est attribuée à l’activation de différentes voies de la transduction du signal et de dérégulations multiples.

                       
Quels sont les rôles des acides gras Oméga-6 et Oméga-3 dans l’inflammation ?

Les acides gras Oméga-6 (w6) et Oméga-3 (w3) sont impliqués de diverses manières dans le processus inflammatoire : les w6 en produisant surtout des médiateurs lipidiques pro-inflammatoires et les w3 en produisant des médiateurs lipidiques principalement anti-inflammatoires, dont certaines molécules récemment mises en évidence -résolvines et protectines. L’EPA et le DHA ont également des propriétés anti-inflammatoires directes.
 
L’ensemble des molécules pro-inflammatoires est nécessaire pour lutter contre les agressions dont est victime l’organisme. Le rôle des w6 et w3 dans l’inflammation résulte donc de processus complexes, dépendant de l’équilibre entre la production de molécules pro et anti-inflammatoires -et donc de l’équilibre entre leurs précurseurs, d’où l’importance du ratio w6/w3-, et de la sensibilité des tissus cibles.
 
Il a été clairement montré dans des études expérimentales que les w3 peuvent diminuer fortement le développement tumoral, en diminuant la production de cytokines pro-infammatoire et en promouvant la production de cytokines anti-inflammatoires.  
                     
En ce qui concerne le CRC, il a été récemment montré que les w3 agissaient en conduisant à l'inhibition dose-dépendante de plusieurs médiateurs inflammatoires et à l'augmentation de l'apoptose des cellules tumorales. Le rôle du DHA et de l’EPA en tant que précurseurs de résolvines et protectines a été clairement montré dans la diminution de la prolifération cellulaire, l’inhibition de l’expression de HNF4α,  de la β-catenin et des gènes y répondant.         
 
La spécificité des w3 dans l’abolissement du développement du CRC –et au contraire d’une augmentation du CRC par les w6- a été vérifiée également sur des cultures cellulaires de CRC. Une étude a également mis en lumière un phénomène inattendu : le DHA Oméga-3 conduit également -au contraire des autres messagers de l'inflammation- à une production autocrine par les cellules tumorales de TNFα, molécule clé pour la mort des cellules tumorales.
 
La cascade moléculaire dirigeant ce phénomène implique notamment des microARN, dont le rôle de régulateur d'expression génique a été récemment décrit. Le TNFα est donc un médiateur inflammatoire qui joue un rôle important dans la croissance des tumeurs colorectales et dans le mécanisme anti-inflammatoire du DHA. Cependant, il semblerait que cette action varie selon le type de cellules cancéreuses. L’ensemble de ces données suggère des perspectives thérapeutiques intéressantes pour les w3, dans le contexte du CRC, en particulier lorsqu’il est relié à des désordres métaboliques.

             
Y-a-t-il des liaisons (dangereuses) entre inflammation et stress oxydant ?
 
Le stress oxydant se produit lorsque l’organisme… manque d’antioxydants, produits par lui-même mais qui sont également présents dans certains aliments (notamment les fruits et légumes), et qui le protègent contre les radicaux libres. En cas de déficience en antioxydants, le stress oxydatif peut induire des dommages cellulaires, des dommages au niveau des cellules       immunitaires, et ainsi perturber l’état d’équilibre.
                                   
Si la production d’espèces réactives à l’oxygène est trop importante et que les systèmes naturels d'élimination sont insuffisants, les cellules sont soumises à un stress oxydatif qui entretient l'état inflammatoire. Nous entrons donc dans une sorte de cercle vicieux, auto-entretenu. Il a donc été suggéré que le stress oxydatif était un puissant inducteur potentiel de l’inflammation.                            
Les w3 -bien qu’ils soient eux-mêmes fortement oxydables- peuvent permettre d’ajuster l’activité des enzymes anti-oxydantes ou fonctionner directement comme antioxydants. La balance redox est ainsi maintenue par les systèmes antioxydants, qui comprennent des protecteurs contre les radicaux libres et des enzymes comme la SOD, la CAT et la GPX, qui convertissent l’anion superoxyde en métabolites moins réactifs.                                
 
L’expression génique et l’activité de ces enzymes sont clairement augmentées sous l’effet des w3 -en particulier de l’acide alphalinolénique-, conduisant à une diminution des marqueurs de l’oxydation comme les TBARs. Les mécanismes d’action impliqués dans ce rôle apparemment paradoxal des w3 restent à approfondir. On sait néanmoins qu’en diminuant la teneur en peroxydes lipidiques et en augmentant la capacité de défense antioxydative, ils jouent un rôle dans la régulation du stress oxydant et donc de l’inflammation qui y est associée.   
 
Par ailleurs, dans le domaine de la cancérologie digestive, ils pourraient augmenter le niveau de peroxydation lipidique au niveau tumoral, augmenter le stress du réticulum et ainsi stimuler le processus d’autophagie. Donc là encore, tout est question d’environnement et les effets peuvent s’avérer différents entre le niveau systémique et le niveau tumoral.
         


Publié le Mercredi 21 Septembre 2016 dans la rubrique Nutrition | Lu 2653 fois