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Giacometti, la rue d’un seul par Tahar Ben Jelloun : Ethique tact


L’autre. Dans son inépuisable altérité. Si proche et si inaccessible. Jamais aussi charnel que lorsqu’il est décharné. Parmi nous dans sa solitude. Offrant avec ostentation sa part invisible.
Giacometti, la rue d’un seul par Tahar Ben Jelloun : Ethique tact

Ainsi surgit l’œuvre d’Alberto Giacometti, fruit du fouissement et du questionnement de la force et du mystère de la vie, aboutissement du creusement de l’angoisse, de la rigidité sinon de la mort. Elle n’est pas interprétation de la réalité mais description. Elle est humaine, triviale. Vraie. Elle fouille l’irréductible humanité jusqu’à en trouver la plus expressive tension.

L’art est imitation, un rendu exprimé autrement. La littérature est imitation par le langage.

Tahar Ben Jelloun est conteur, poète et passeur de culture intemporelle. Son imaginaire saharien ne pouvait aller qu’à la rencontre du sculpteur suisse.

Dans l’essai lumineux d’intelligence et de sensibilité, qui est réédité avec une nouvelle iconographie (1) il met en évidence l’enjeu commun auquel s’affrontent le littérateur et l’artiste.

Avec ses mots « -le bronze de l’écrivain -» il tente d’approcher le réel, en allant du connu à l’inconnu. « Le réel est toujours plus fort que ce qui est exprimé. Il faut beaucoup de force et d’imagination pour rendre hommage à la complexité et à l’inconnu du réel. Seul l’artiste qui ne sait pas où il va, ni à quoi ses mains vont aboutir, est digne d’être à la hauteur de la réalité ».

Le personnage littéraire, comme la sculpture ne se donne pas, il s’apprivoise. Giacometti dit « Et l’aventure, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages du monde ».

Pour Tahar Ben Jelloun les mots ne doivent pas troubler la vérité du personnage car alors « l’écriture devient pesante, difficile, empêchée ».

Voilà le travail de l’écrivain et de l’artiste. « De la réalité apparente à l’autre invisible il y a tout le travail des mains qui tâtonnent, cherchent, croient attraper une silhouette, puis se remettent à l’ouvrage avec encore plus de patience et d’espoir (…). J’écris pour capter l’extrême limite du réel (…). Tout est fugitif. Rien ne s’inscrit définitivement sur le marbre et l’oubli. Tout est à réinventer parce que « chaque chose est incroyablement nouvelle ».

Tout est fugitif, c’est l’obsession de l’artiste.

On se souvient de Baudelaire quand celui-ci affirmait : « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel immuable ». (Le peintre de la vie moderne, chap. IV).

(1) déjà paru en 1991 et 1995 sous le titre « La rue pour un seul » (Flohic)

Giacometti
La rue d’un seul

Tahar Ben Jelloun
Editions Gallimard
110 pages
20 euros


Publié le Mardi 21 Août 2007 dans la rubrique Culture | Lu 2699 fois