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Gérard Lenorman sa véritable « Clairière de l’Enfance »

Nul n’aurait imaginé que le plus romantique des poètes soit le fruit d’une rencontre interdite ! L’interprète de « Lilas », des « Matins d’hiver », de « Gentil dauphin triste » et de tant d’autres chansons qui sont restées gravées à jamais dans l’inconscient collectif est le fils d’une française et d’un soldat allemand. Conçu pendant la guerre, le fils non désiré nous révèle son lourd passé dans un livre vérité.


Gérard Lenorman
Quand le public français vous a découvert, on ne connaissait pas votre passé, on ne savait pas d’où vous veniez, on se contentait d’écouter vos chansons en rêvant.

Gérard Lenorman : Oui, c’est l’époque où quand un journaliste me posait des questions un petit peu trop précises, j’expliquais mes silences en disant que j’étais né « à 20 ans ». Je trouvais que c’était la réponse la plus honnête pour éviter de parler de ses années pleines de délicatesses et d’indélicatesses.

En lisant votre livre, j’ai découvert ce qu’une de vos chansons avait timidement révélé, je veux parler de « Warum, mein Vater » (Pourquoi mon père) en 1981, qui disait : « Ma mère s’est débrouillée comme elle pouvait, j’étais les suites d’un homme du passé » et plus loin « Aujourd’hui j’ai un fils blond comme les blés, le jeu des générations a gagné, mais ressurgissent les questions oubliées, auxquelles personne ne répond alors je me suis fait un nom que mes enfants porteront ».

Gérard Lenorman : Oui j’ai lancé un message à mon public dans cette chanson, je me révélais sans trop en dire. Pour comprendre le sens de la chanson, il fallait traduire le titre d’allemand en français. Il expliquait ce que je voulais dire profondément. J’ai écrit cette chanson dans l’avion qui m’emmenait à Berlin, le surlendemain de la révélation faite indirectement par ma mère.

Déjà dans votre album précédent, vous chantiez une chanson qui s’appelait « Maman-Amour ». À la lecture de votre livre confession, on comprend maintenant le sens de cette chanson.

Gérard Lenorman : En plus la musique est très guillerette, très gaie, pas une seconde on aurait pensé ce que je cachais vraiment. Vous savez pendant mes années de succès avant de prendre du recul, j’avais épuisé tout ce que j’avais pu rêver sur l’enfance que je me suis fabriquée et inventée, à travers mes chansons. Il est évident que je n’ai jamais vécu ce que je raconte dans « Les matins d’hiver ». C’était des contes, comme pour « La clairière de l’enfance » évidemment ! La période où l’on peut prétendre que les hommes sont égaux, c’est pendant l’enfance mais ça ne dure pas.

Vous êtes un autodidacte puisque votre mère vous interdisait de lire. Elle vous fermait à toute culture ?

Gérard Lenorman : Oui c’est clair, je suis un autodidacte récent même (rires). On a la mémoire universelle, on a accès à tout le savoir du monde. Seulement il faut savoir comment aller le chercher. L’instinct, c’est l’intelligence suprême. Je ne fais pas de conneries si j’écoute mon instinct ! Dès que je me mets à réfléchir, j’en fais (rires) !

Vous dites dans votre livre ne jamais avoir été doué pour vous analyser vous-même, vous avez d’ailleurs pensé à voir un psy mais ne l’avez jamais fait, est-ce que ce livre est la fameuse thérapie dont vous aviez besoin ?

Gérard Lenorman : En tout cas, j’ai l’impression d’avoir déchargé un peu certaines batteries. J’explique un peu le mode d’emploi, positif et négatif, de Gérard Lenorman. J’ai regretté toute ma vie de ne pas savoir comment remercier les gens qui m’ont aidé et soutenu. Ce livre me sert aussi à ça, à exprimer ce que je n’ai jamais réussi à dire tout haut. J’ai souffert mais j’ai aussi été béni. C’était tout de même facile de me remonter le moral car j’avais une nature très positive. Même pendant les durs moments de mon enfance, je gardais ma joie de vivre. J’ai toujours su que je pourrais m’adapter au bonheur, dont j’avais une idée même si je me fourvoyais un peu mais qu’importe.

Je vous trouve beaucoup plus ouvert maintenant, plus chaleureux qu’à vos débuts où vous étiez assez froid et distant avec votre public.

Gérard Lenorman : C’est vrai, Jean-Claude Brialy m’avait dit qu’il fallait que je me calme à l’époque. J’ai mis 30 ans de plus à trouver la sérénité.

Ce n’est pas votre métier qui vous a aidé à trouver le bonheur ?

Gérard Lenorman : Non mais c’était impératif. Je savais que ça se ferait, comme j’avais besoin de respirer, je me rendais compte que j’avais quelque chose en moi, je ne pouvais pas me tromper. Dès qu’il y avait une animation, je sautais dedans à pied joint, j’avais un sens artistique évident et je m’en rendais compte. Entre 3 et 5 ans, je chantais dans les cathédrales, quand on écrit une chanson comme « L’enfant des cathédrales », on ne peut pas l’inventer si on ne l’a pas connu. .../...

Gérard Lenorman
Votre mère est toujours vivante, êtes-vous en contact avec elle aujourd’hui ?

Gérard Lenorman : Oui, elle est en parfaite santé. Je la vois très peu, on s’appelle très peu, mais rien ne l’empêche de le faire.

Vous racontez dans le livre qu’elle est venue vous voir sur scène, vous a-t-elle donné son avis sur votre carrière de chanteur ?

Gérard Lenorman : Non jamais ! Ce que je sais c’est qu’à l’époque où je disais haut et fort que je voulais être artiste, on se moquait de moi. Alors vers l’âge de 6-7 ans j’ai décidé de ne plus en parler. Je me suis dit que l’on m’expliquerait plus tard pourquoi je ne pouvais pas faire ce métier. Mais ça n’a rien changé en moi, mon envie était encore bien plus forte.

Vous dites que vous avez longtemps aimé votre mère et que vous avez mis longtemps à ne plus l’aimer, qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Gérard Lenorman : J’attendais tout d’elle. Je désespérais qu’elle soit une mère, mais ce désespoir n’a pas duré longtemps. Je ne suis pas un mec qui tombe, j’ai toujours été debout. Je n’accuse pas facilement, ma force c’est mon métier. Mon cerveau est une machine à rêver, c’est ma survie, je dois tout à mon imagination. Je n’ai jamais pu prendre de la drogue parce que je pense que j’ai tout en moi.

Vous dites qu’il n’y a qu’une seule musique que vous n’aimez pas : c’est la mauvaise !

Gérard Lenorman : Oui, ça veut dire que j’aime toutes les musiques sauf quand elles sont mal jouées (rires). La mauvaise musique ne peut pas exister, faut pas déconner. Il y a toujours une bonne raison à un tube. C’est pour ça que je n’aime pas ces clivages entre artistes. Qui est mauvais ? Qui est bon ? Tout est subjectif !

Vous avez fait votre premier concert en première partie de Johnny, comment avez-vous fait pour faire patienter son public plus que trépignant ?

Gérard Lenorman : C’est Camus qui est venu me voir, j’avais fait un disque ou deux, en en vendant pas plus de quatre. J’étais donc totalement inconnu. Le public hurlait : « Joh-nny ! Joh-nny ! » J’ai commencé à chanter ma première chanson et les fans continuaient de hurler. J’ai arrêté et me suis mis à leur parler. En coulisse, les producteurs n’ont pas compris, ils se sont demandé d’où je venais, de quelle planète. Ils ont pensé que j’allais me faire tuer et pas du tout, ils m’ont laissé faire les trois chansons prévues, ils m’ont applaudi gentiment et je suis parti sans histoire.

Vous avez peu fait de duos avec les autres artistes comme il était convenu à l’époque, mais vous l’avez fait avec Sylvie dans un show des Carpentier qui s’intitulait « Dancing Star » en 77, où vous interprétez une chanson de Jacques Revaux et Eddie Vartan, « Je vous aime », quels souvenirs ?

Gérard Lenorman : Il faut dire que les Carpentier avaient un penchant pour Sylvie, ils l’aimaient beaucoup et trouvaient toujours des idées extraordinaires, prétextes à lui faire faire de superbes shows. Ils sont venus me voir pour que je chante cette chanson en duo avec elle, ce que j’ai fait avec plaisir. Réciproquement elle est venue me rendre la pareille dans un de mes shows (ndlr “Numéro 1 Gérard Lenorman” de 1977), toujours produit par les Carpentier. Je crois me souvenir lui avoir rappelé la chanson « Je vous aime » à ce moment-là (rires).

Après déjà quelques tubes, « Il » en 71, « Les matins d’hiver » en 72, « Soldats ne tirez pas » en 74, vient l’année 1975 avec deux énormes tubes, c’est « La ballade des gens heureux » mais aussi « Et moi je chante » où vous dites : « Et moi, je chante, de tout mon désespoir, je chante, je suis heureux ! » L’explication de texte s’impose.

Gérard Lenorman : Oui, c’est complètement moi ça ! Maintenant que vous me connaissez un peu, vous comprenez le désespoir qu’il y a dans ma façon de chanter, et j’en suis heureux !

Après viennent le « Gentil dauphin triste », « Michèle » et « Voici les clefs » en 76, que des gros tubes. L’année suivante vient un titre oublié dont moi je ne me suis pas remis, c’est « Un ami ».

Gérard Lenorman : Ah oui c’était sympa comme chanson, (Gérard commence à entonner le titre) « Pleure pas, t’as l’air d’un crocodile ». Elle était fraîche, très inspirée par mes goûts jazzy !

Puis “Lilas”, un titre incontournable de 78…

Gérard Lenorman : Ah et comment, quelle belle chanson !

Est-ce que vous avez souffert d’être relégué au rang de chanteur populaire ?

Gérard Lenorman : Non, je ne peux pas dire ça, mais j’ai souffert de ce côté péjoratif que certains donnent au terme de chanteur populaire. Ils savaient comment fertiliser ce terrain qui n’en mérite pas tant. Là, je ne suis pas d’accord, la terre, c’est la terre. Elle fait pousser du chiendent et des plantes merveilleuses, mais chaque plante a sa valeur. J’ai rencontré Marc Gimbert. Il organisait les fêtes de l’Huma et il a donné sa vie au parti communiste. Je lui dois beaucoup parce qu’il s’était « entiché » de moi et il me faisait travailler. Du jour où je suis devenu connu, il n’a plus osé m’appeler. Il savait que je ne partageais pas ses idées, mais je l’ai rappelé de mon propre chef pour lui dire qu’il pouvait toujours compter sur moi quand il voulait. Alors, il est évident que de ne faire que des galas comme ça, ce n’est pas très gratifiant.

Gérard Lenorman
En 1980 vous enregistrez le fameux album « La clairière de l’enfance » dans lequel on trouve « Si j’étais Président », alors que le succès semble ne plus vous quitter, vous allez faire deux Palais des Congrès presque à la suite, l’un en 82 et l’autre en 83. Le second ne va pas remplir vos espérances. Des précisions à ce sujet ?

Gérard Lenorman : J’ai perdu 10.000 ou 50.000 places rien qu’en parlant du comportement de Moscou qui à l’époque était encore l’U.R.S.S. En France, le parti communiste se voulait solidaire de toutes les décisions prises par Moscou. Quand on critiquait les décisions de Moscou, on critiquait forcément le parti communiste français que moi je trouvais sympathique au demeurant, même si je n’étais pas d’accord avec leurs idées. Mais c’était scandaleux. Il n’y avait que Montand qui trouvait ça bien ! Alors ma chanson « Si j’étais Président » a été mal comprise et déformée. Plus tard j’ai rencontré François Mitterrand, qui m’a dit : « Mais je vous aime bien. Vous savez, les satellites qui gravitent autour de moi prennent des décisions dont je ne suis pas toujours à l’origine ». J’ai chanté pour lui bien avant d’aller chanter pour Giscard.

Ensuite les socialistes, qui ont compris l’influence de ces fêtes populaires sur l’opinion, ont fait la même chose. Puis, les gens de droite s’y sont mis à leur tour. Et d’un seul coup les communistes et les socialistes pour qui j’avais fait des centaines de concerts, ont dit que j’étais un mec de droite. C’est en 1986 que j’ai tout lâché, et je me suis dit : « C’est bon j’arrête ».

Deux ans plus tard vous revenez pour faire l’Eurovision avec « Chanteur de charme » ?

Gérard Lenorman : Je me suis fait piéger par Antenne 2, à l’époque. J’étais en Suisse, j’avais écrit pour Julio Iglesias une chanson, que j’ai confiée à un collaborateur pour que l’on en fasse une maquette. Antenne 2 lui demande alors s’il a des chansons. Il propose « Chanteur de charme » la chanson écrite pour Julio. Ils la trouvent géniale mais ils veulent que je fasse l’Eurovision avec. Je refuse parce que je suis trop connu en Europe. Après des discussions et des discussions, on m’accuse d’avoir honte de représenter la France à ce concours européen. Flattant mon côté patriotique, ils m’ont finalement convaincu de participer à l’Eurovision. Je représentais quelque chose !

Vous êtes revenu au début des années 90 avec de belles chansons comme« Montfort l’Amaury » et « Moi vivant », mais surtout vous avez été à l’origine des groupes Imagination et Indochine ?

Gérard Lenorman : J’avais à l’époque un staff fabuleux que j’utilisais peu. Ça m’a donné l’idée de produire des groupes, et de leur tendre la main. Pour Imagination ça a été mondial, mais pour Indochine c’est resté européen. Ils ont bénéficié d’avantages grâce à ma célébrité. Par contre ils ne m’ont jamais dit merci ! Mais ce n’est pas grave car moi non plus, je n’ai pas toujours su dire merci. Mais je n’ai jamais eu honte des gens qui m’ont tendu la main.

Propos recueillis par Christophe Daniel

Durant les deux prochains mois, l’actualité de Gérard Lenorman sera sous la rampe des projecteurs

Gérard Lenorman
Outre la sortie de son autobiographie « Je suis né à vingt ans », il sera sur toutes les ondes et les plateaux de télévision (Les Années Bonheur, Vivement Dimanche).

Également très attendue, la sortie de sa compilation est composée de 3 CD. Ce coffret contient 60 titres. Les incontournables qui font partie de la mémoire collective : « Voici les clefs », « Le petit prince », « Michèle », « De toi », « Si j’étais président », « La petite valse », « Si tu n’me laisses pas tomber », « La ballade des gens heureux »… Ce best of événement réunira ses plus grands succès ainsi que deux titres inédits écrits par Didier Barbelivien, son complice de toujours, dont « Je vous reparlerai d’amour » qui donne son titre à cette compilation.


Publié le Vendredi 11 Janvier 2008 dans la rubrique Culture | Lu 13962 fois