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Senior Actu

France - Interview d'Yves Louage, du service communication des Petits Frères des Pauvres


Comment expliquez-vous que la canicule ait pu faire autant de victimes en France ?

Nous n'avons pas encore le nombre officiel de victimes, il faut donc rester prudent. Ce qui est évident, c’est que ce drame a révélé aux français et au gouvernement qu’il y avait en France beaucoup de personnes âgées en situation difficile. Certaines se retrouvent complètement isolées, dans des logements insalubres. Je connais des seniors à Paris qui habitent au 5ème étage sans ascenseur et qui ne sortent jamais. Certains vivent dans des "chambres de bonne" qui deviennent de véritables fours en été. Heureusement, on trouve aussi beaucoup de personnes âgées qui ont la chance d’avoir un petit réseau autour d’eux : de la famille, un voisin, un ami. Mais même celles-là sont souvent seules l’été. Ce réseau très tenu, fonctionne plus ou moins pendant l’année mais disparaît l’été. C’est ce qui explique qu’autant de personnes aient pu mourir chez elles, complètement abandonnées. Cette canicule aura au moins servi à ce que les français prennent conscience de la précarité et de la solitude de certaines personnes âgées. De même qu'en hiver, on découvre qu’il y a des "sans domicile fixe". Il faut espérer que l’attention ne retombe pas. C’est le moment où jamais de communiquer sur la question. La société française, comme les autres pays occidentaux, n’a pas pris la mesure des conséquences du vieillissement. Or, le vieillissement de la population a des conséquences financières et économiques mais aussi humaines.

Selon vous, l'Etat a-t-il été déficient ?

Chacun se renvoie la balle : le gouvernement et le président de la République accusent les familles. De l’autre côté, la population et les médias accusent l’Etat de ne pas avoir réagi assez vite. Il est trop facile, à mon sens, d’accuser telle ou telle partie. En fait il existe plusieurs explications. Tout le monde est responsable de ce qui s’est passé. Par exemple, au niveau associatif, on peut s’interroger sur les mesures qui ont été prises. Il n’y a eu aucun effort de coordination pour une plus grande efficacité. Il n’y a pas eu de groupement d’associations. Il n’y a pas eu non plus d’élan de solidarité au niveau des citoyens. La société dans son ensemble est impliquée dans cette catastrophe. Aucun acteur de la vie publique, que ce soit l’Etat, les citoyens ou les milieux associatifs, n’a réagi assez vite. Il doit donc y avoir une réflexion à plusieurs niveaux : gouvernementale, collective, individuelle… S’il y a ouverture du débat, alors la canicule aura servi à quelque chose, sinon c’est un drame.

Comment expliquer cette solitude des personnes âgées ?

Vivre vieux mais vivre mieux
La solitude est liée à plusieurs facteurs. C’est tout d’abord le fait de l’âge : plus on vieillit, plus on perd ses amis, sa famille. Certaines personnes âgées sont ainsi les survivants de toute une famille. D’autres ne se sont pas mariés ou n’ont pas eu d’enfants. Le réseau de proches s’effiloche petit à petit et finit par disparaître. On assiste parfois à des enterrements où nous sommes seuls derrière le corbillard : il n’y a aucune famille. Notre mode de vie créé aussi l’indifférence car nous sommes dans une société du "chacun pour soi". Cette indifférence ne touche d’ailleurs pas que les seniors. Elle touche en fait tout le monde. Surtout dans les grandes villes : on part tôt au travail, on rentre tard chez soi, on ne connaît plus ses voisins. Chacun a son petit cercle de proches et ne se préoccupe pas du reste. Ceux qui souffrent de précarité, de solitude, sont noyés dans la masse. Et puis nous vivons dans le monde de la compétition, de l’individualisme. Cette catastrophe humaine du mois d’août 2003, doit nous amener à nous interroger sur la façon dont on veut vivre ensemble. Il faut se demander quelle société nous souhaitons construire pour le 21ème siècle et quelle place donner aux aînés dans cette société. « Les petits frères des pauvres », mènent régulièrement des actions en faveur de l’intergénération. Nous organisons très souvent, dans une de nos structures d’accueil en Sologne, des rencontres entre seniors et jeunes de quartiers défavorisés. On s’aperçoit alors avec stupeur que si les personnes âgées déplorent l’absence de jeunesse à leur côté, l’inverse est aussi vrai. Les jeunes souffrent de l’absence de personnes âgées. Un papy ou une mamie, c’est de l’affection, mais aussi de l’écoute, de la stabilité. Il faut réfléchir à tout ça. Les français doivent réapprendre à vivre tous ensemble.

Les mesures envisagées par l'Etat vous paraissent-elles satisfaisantes ?

Ce qui m’ennuie dans les réponses proposées par le gouvernement, c’est qu’elles ne traitent que du renforcement des moyens pour les maisons de retraite. Certes, cela est nécessaire, mais le véritable problème concerne les personnes âgées à domicile. La plupart des aînés vivent encore chez eux et on ne peut pas tous les envoyer en maisons de retraite ! On se focalise sur ceux qui crient le plus fort, les urgentistes ou les responsables de résidences alors que ce n'est qu'une toute petite partie du problème. Les mesures prises par le gouvernement ne sont pas mauvaises, je dirais même qu’elles sont justifiées mais que ce n’est pas suffisant.

Au risque de me répèter, la majorité des personnes âgées vivent à domicile et il faut soutenir concrètement tous les acteurs qui les aident au quotidien. Par ailleurs, on a tendance à montrer du doigt les familles mais nombreuses sont les personnes âgées qui sont encore soutenues par leurs proches. Hors, que fait-on pour aider ceux qui s’occupent de leurs parents et sont bloqués 24 heures sur 24 et 365 jours par an ? Les baby-boomers, à peine sortis des contraintes familiales liées aux enfants et au travail, doivent s’occuper de leurs parents âgés. Une réflexion à ce sujet est nécessaire. Il faut surtout prendre des mesures pour assister ces gens qui s’occupent des personnes âgées et qui ne sont parfois même pas de la famille mais peut-être un voisin ou un ami. Il est important de valoriser cette aide au quotidien. Si ces réseaux venaient à disparaître, il faudrait multiplier par dix, au moins, le nombre de maisons de retraite. Et cela coûterait une fortune à la société.

A Paris, par exemple, il existe trois ou quatre structures d’accueil temporaire. Ce n’est pas suffisant. Ce type d’établissement devrait être démultiplié pour qu’un fils, un neveu, un voisin puisse confier la personne âgée dont il s’occupe pour partir en vacances l’esprit tranquille. (NDLR, un système similaire connaît un important développement en Espagne, il s’agit du « Respiro familiar »). Les gens doivent avoir d’autres choix que de renoncer à leurs vacances ou d’abandonner leurs personnes âgées. Cette absence de soutien entraîne des situations extrêmes. Certains, n’en pouvant plus, craquent et surviennent alors les ruptures familiales.

De combien de personnes âgées vous occupez-vous ? Et combien de bénévoles compte votre association ?

Site internet
En France, entre 6 000 et 7 000 bénévoles réguliers qui s’occupent régulièrement d’environs 10 000 personnes âgées. C’est une moyenne mais nous menons des actions ponctuelles, comme à Noël, qui font temporairement gonfler les effectifs . Nous avons calculé récemment que, sur une année, les bénévoles donnent un million d’heures aux Petits Frères des Pauvres !

Concrètement, de quelle manière aidez-vous les personnes âgées ?

Notre action de base consiste à créer des relations humaines entre les bénévoles et les personnes âgées. C’est au travers de ce lien que l’on peut aider les gens. Il faut du temps pour qu’une personne se confie, pour qu’elle évoque ses vrais soucis, ses problèmes, ses besoins. L’autre idée de l’association est également d’occuper ces gens, de leur faire découvrir de nouvelles choses. « Ce n’est pas parce que l’on a 85 ans que l’on a tout vu et que l’on n’est plus curieux ». Un senior qui s’amuse, qui découvre de nouveaux horizons est un senior qui a le moral et donc une meilleure santé. D’où notre idée d'organiser des « colonies de vacances » pour les personnes âgées, des séjours au bord de la mer, à la montagne ou à la campagne. Ces voyages leur donnent l'occasion de découvrir une région, de se faire des amis et de changer d’air.

Votre dernière campagne de publicité est assez « choc ». Pourquoi ce choix ?

Plutôt que de buller à Maurice, passer rendre service à Maurice
Il s’agit d’une campagne « choc » mais faite avec humour. Son but : rappeler que lorsque tout le monde est à la plage, il existe des personnes âgées qui sont seules. Cela fait partie des sujets un peu tabous sur lesquels il faut interpeller les gens, sans quoi ils n’y prêtent pas attention. Durant l’été, nous avons un besoin accru de bénévoles, car c’est une période durant laquelle la situation des personnes âgées est particulièrement critique. Evidemment, nous n’avions pas prévu que cette campagne tomberait en pleine canicule. Elle avait été décidée bien avant. Mais avec l’hécatombe provoquée par les fortes températures, la campagne est tombée à point nommé. Il faut bien admettre que le message semble être mieux passé et c’est tant mieux. Cependant, l’été prochain, il n’y aura peut-être pas de canicule mais il y aura toujours des personnes âgées seules. C’est pourquoi, il ne faut pas « lâcher le morceau » et « profiter » du choc provoqué par cette canicule pour communiquer le plus possible sur le sujet.

Quelles sont les leçons à tirer de cette catastrophe humanitaire ?

La leçon à tirer semble évidente : il y a en France de nombreuses personnes âgées en situation difficile et il faut s’en occuper le mieux possible. Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit, il faut profiter de la canicule pour ouvrir le débat. Il faut que d’un mal découle un bien. L’association « Les petits frères des pauvres » propose par exemple que la journée du 1er octobre, journée nationale des personnes âgées, devienne une journée de mémoire et de deuil. La crise sanitaire provoquée par la canicule a traumatisé beaucoup de gens, y compris ceux qui n’ont pas été touchés directement. Pensez que l'on stocke des corps dans des camions frigorifiques ! Il y a de quoi être choqué. Il me paraît impératif d’effectuer un travail de mémoire et de deuil afin que le traumatisme ne reste pas enfoui et soit digéré. La réflexion sur les mesures à prendre doit venir dans un second temps, selon moi. L’ensemble de la société française doit se donner le temps d’analyser les évènements de cette première quinzaine d’août et le gouvernement, comme les professionnels du secteur, doivent tout faire pour garder le débat ouvert. Espérons simplement que les médias ne passent à autre chose très rapidement et les français avec…


Publié le Mercredi 3 Septembre 2003 dans la rubrique Social | Lu 2555 fois