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Floride : entretien avec Sandrine Kiberlain (film)

Alors que le film Floride sort sur les écrans français cette semaine, avec Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain dans les rôles principaux, l’actrice revient sur le tournage de ce long-métrage qui traite de la maladie d’Alzheimer.


Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce nouveau projet de Philippe Le Guay ?

Floride aborde un thème très risqué, avec de nombreux écueils, puisqu’il évoque le cheminement d’un homme qui approche de la fin de sa vie et le rôle de sa fille qui trouve normal de se vouer à son père à ce moment-là de son existence. J’ai été très touchée par ce rapport père/fille et j’ai aimé l’association entre le traitement d’un sujet difficile et la pudeur de Philippe qui évite toujours de s’appesantir ou de dramatiser.
 
La situation était tellement lisible et forte en elle-même que si on donnait trop d’informations, on pouvait enlever de la vérité. Au départ, Carole, mon personnage, était plus effacée, plus donneuse de leçons et plus sérieuse. En repensant à mes propres rapports avec mon père, je trouvais intéressant qu’il y ait un ton et une ironie qui n’appartiennent qu’aux rapports entre pères et filles. C’est dans ces nuances subtiles et presque indicibles qu’il a fallu trouver la vraie complicité entre Claude et Carole.

 
La pièce de Florian Zeller vous a-t-elle aidée à construire le personnage ?

Je me fie à l’histoire qu’on me donne et je n’ai pas envie de me documenter : mon outil, c’est le personnage. En lisant le scénario, j’ai tout de suite aimé Carole, mais j’ai trouvé qu’elle manquait de relief. On a donc travaillé pour qu’elle ressemble davantage à son père qui, lui, a du relief !
 
Certes elle ne sera jamais comme lui, puisqu’elle est plus raisonnable et raisonnée, et qu’elle a repris l’usine, mais je voulais qu’elle ait des traces de son père. Et qu’elle soit dans la même forme d’émotion que lui : ils ont la même façon de ne pas se complaire dans leur rancoeur. Il fallait trouver cette même pudeur, et cette même fantaisie, qui les lie.

 
Pourquoi accepte-t-elle de prendre des coups sans protester ou presque ?

Tout d’abord, elle ne sait pas si son père a oublié ou veut oublier tout ce qui concerne sa soeur. Du coup, elle choisit de protéger cette volonté ou cet oubli. Je pense que c’est une marque de respect et qu’elle tient bon. Même si parfois, avec cette façon de la titiller, il la teste pour voir si elle va flancher ou pas. De son côté, elle a décidé d’aller jusqu’au bout du respect pour lui, ce qui lui coûte, bien entendu.
 
Elle éprouve son propre chagrin, mais si elle devait exploser, ce ne serait pas devant son père : elle a une dignité et une pudeur qui la conduisent à ne pas lâcher prise devant lui. Elle sent bien qu’il est en perte de vitesse et elle ne veut pas l’accabler. Et elle le protège sans arrêt, quitte à prendre des coups. Elle lui sert donc de « punching-ball », et elle l’assume et le vit sans trop de dégâts. Elle arrive à conserver son boulot, à s’occuper de son fils et à avoir une relation amoureuse, même si c’est difficile puisque son père cherche constamment à avoir une emprise sur elle.

 
Même si ce n’est pas évoqué dans le film, quel genre de relations a-t-elle avec sa soeur ?

Il y avait une phrase dans le scénario d’origine où je me livrais à la petite amie de mon fils, plus que je ne le fais au bord de l’eau dans le film. Mais j’ai dit à Philippe que ce n’était pas possible qu’on entende Carole parler de sa soeur en une phrase et que c’était trop réducteur. Il y a tellement à dire que, du coup, je préférais qu’elle ne dise rien. Je me suis inventée des choses instinctives : j’ai moi-même une soeur, et bien que ce soit inconscient, on s’inspire de ses propres rapports.
 
La fratrie donne lieu à des relations assez étranges, où l’on n’a pas besoin de se parler – on est liés comme on est liés à personne d’autre et je sais que je peux m’en remettre totalement à ma soeur. C’est un rapport idéal, fiable, solide et rassurant. C’est de l’ordre de l’inexplicable. Lorsque Carole se retrouve seule face à son père, elle a de toute évidence le mauvais rôle puisque l’autre est idéalisée et ferait tout mieux que Carole si elle était présente. J’aurais pu l’imaginer demander à Alice « Qu'est-ce que tu ferais, toi, à ma place ? »

 
Parlez-nous de vos rapports avec Jean Rochefort.

J’avais présenté Jean à mon père lorsque celui-ci a écrit «Le roman de Lulu», car il était question que Jean y campe l’un des rôles principaux. Je me souviens que dès cette époque, on avait tenté, Jean et moi, de jouer le père et la fille… Après cette expérience, Rochefort et mon père sont devenus intimes et Jean a toujours été présent, comme un fil qui ne se rompt pas.
 
Du coup, quand le scénario de Floride est arrivé, j’ai trouvé extraordinaire que la vie nous réunisse sur un projet comme celui-là. On voulait retrouver ce rapport père-fille et cela s’est fait de manière naturelle. Car, avec Jean, on a la même façon de se lancer dans le jeu en s’oubliant et en n’étant jamais là où on nous attend. On n’est pas dans le pléonasme : Jean ne veut jamais être trop nettement un personnage blanc ou noir. Il est vrai qu’il avait des peurs sur le tournage, mais tout comme Carole que je joue, j’espérais qu’il les surmonte. On s’est vraiment serré les coudes.


Publié le Vendredi 14 Août 2015 dans la rubrique Culture | Lu 2039 fois