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Floride : entretien avec Jean Rochefort (film)

Alors que le film Floride de Philippe Le Guay sort sur les écrans français cette semaine, l'acteur Jean Rochefort revient sur le tournage de ce long-métrage qui aborde le thème de la maladie d’Alzheimer.


Qu’est-ce qui, au départ, vous a intéressé dans ce projet ?

Je me trouve dans une situation curieuse car, à mon âge, j’ai des amis atteints par cette pathologie. Pour moi, c’était très encombrant. J’étais donc sur les freins au départ, et cela m’inquiétait beaucoup. Mais nous avons beaucoup parlé avec Philippe Le Guay et Jérôme Tonnerre, qui venaient me rendre visite chez moi très souvent pendant près d’un an, et peu à peu, j’ai eu envie de partager cette aventure.
 

Il paraît que vous étiez tout près de donner votre accord, mais que vous avez trouvé que le scénario n’allait pas assez loin… Vous proposiez de « secouer le pot-au-feu du dimanche »…
 
Je voulais rendre le scénario physiologique. Le sens de l’esthétique de Philippe est indéniable, mais je voulais un peu plus de chair. C’est en parlant avec lui que nous sommes arrivés à un modus vivendi et à un scénario qui nous convenait à tous les deux.

 
Quels étaient les points qui, selon vous, nécessitaient d’être modifiés ?
 
Je ne voulais pas que le personnage soit trop « propre ». Je ne pouvais pas imaginer jouer ce rôle sans pisser sur une voiture, par exemple ! C’est ce qui explique la différence de point de vue au départ. Quand Claude pisse sur la voiture, le constat qu’il en fait est saisissant : il commence à pleurer car il comprend à cet instant précis qu’il est fichu. C’est un moment de prise de conscience intense. Le plus atroce dans cette pathologie, ce sont les éclairs de lucidité.
 
Philippe Le Guay parle d’une dimension shakespearienne dans votre personnage.
 
J’y ai pensé, je l’avoue. Je voulais même qu’il y ait une certaine séduction dans la mesure de mes possibilités ! Je tenais à éviter le côté du petit vieux qui pèse lourd. C’était aussi valable pour exciter la jalousie de ma fille qui était assez séduite par ce père qui se « refuse à elle ».
 
On a le sentiment que votre personnage peut s’autoriser toutes les libertés, toutes les prises de risques.
 
Tout est possible dans cet étrange état de la pathologie : la situation peut basculer d’un moment à l’autre. Dans une séquence, Claude, mon personnage, parle à Sandrine Kiberlain et à Anamaria Marinca et tout à coup, il est saisi d’une colère foudroyante et demande qu’on lui foute la paix ! Il perd alors tout code de bonne conduite et de politesse. Soudain, il a un cri quasi zoologique en s’exclamant « La paix ! ». Comme un renard pris au piège.
 
Pensez-vous qu’il fasse payer quelque chose à sa fille ?
 
Ce mystère très intéressant est entretenu dans le scénario : que sait-il de la réalité de ses filles ? Ce non-dit entre eux les place dans un état de guerriers. Bien sûr, il ne veut pas avoir une fille trop « infirmière », car ce n’est pas dans son caractère. Et en même temps, il s’en veut de mettre sa fille dans cette position. Il y a une scène qui m’a beaucoup frappé : quand elle le déshabille et qu’elle est obligée de voir son sexe. C’est comme un moment de fin de monde.
 
Qu’est-ce que vous évoque ce voyage vers la Floride qu’entreprend Claude ?
 
Y est-il seulement allé ? Quand il s’endort, il monte peut-être dans l’avion et quand il engueule l’hôtesse de l’air, exprime-t-il alors son désir de la revoir ? Tout cela reste nébuleux et me plaît beaucoup.
 
C’est vous qui avez suggéré la chanson de Jean Sablon, « Puisque vous partez en voyage ». Comment en avez-vous eu l’idée ?
 
J’ai toujours aimé avec nostalgie ce répertoire de Mireille et de Jean Sablon. L’idée m’est venue comme ça… Et Philippe a voulu qu’on le chante après le générique : ça « décrasse » le chagrin merveilleusement. On reprend alors la chanson avec Sandrine: c’est une très belle idée.
 
Parlez-moi des costumes du personnage.

C’est pratiquement ma garde-robe ! Notre costumière et notre réalisateur y ont pensé, préférant qu’on s’inspire de mes couleurs.
 
Vous connaissez Sandrine Kiberlain depuis quinze ans. Parlez-moi de votre complicité.

Il y a une possibilité génétique entre Sandrine et moi. J’avais une grande amitié pour son père qui avait écrit une pièce, en pensant à moi pour le rôle principal. Je me souviens de lui avoir donné un conseil simple et du fait qu’il avait changé la pièce dans le sens que je lui avais suggéré : la pièce a été un vrai succès. Au dernier moment, j’ai trouvé que j’étais trop âgé pour la jouer car il était question que je campe l’amant de Sandrine. Il y a quelque chose qui nous rapproche avec Sandrine : une capacité d’ironie sur nous-mêmes. C’est un cadeau du ciel.


Publié le Jeudi 13 Août 2015 dans la rubrique Culture | Lu 1804 fois