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Fin de partie de Samuel Beckett : à l’Odéon à partir du 10 janvier 2013

Le théâtre de l’Odéon à Paris va proposer à partir du 10 janvier prochain, et pendant un mois, une pièce de Samuel Beckett, « Fin de partie », mise en scène par Alain Françon. « Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s'ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas ». Par la grâce de cette réplique inaugurale, cette pièce est entrée dans l'histoire du théâtre.


« Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s'ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas » : par la grâce de cette extraordinaire réplique inaugurale, Fin de partie entre dans l'histoire du théâtre, quatre ans après En attendant Godot, comme la pièce qui achève de renverser la vieille dramaturgie.

Hamm, c'est Serge Merlin. Aveugle dans son fauteuil roulant, il ne peut même plus voir venir la fin, mais il la sent dans sa tête, goutte à goutte. Clov, c'est Gilles Privat. Jamais il ne s'assied ; jamais encore il n'a désobéi aux ordres du vieux tyran dont il est peut-être le fils. Au-dehors, autour de leurs deux silhouettes opposées –l'une toujours assise, l'autre toujours debout–, plus aucun signe de vie.

Auprès d'eux, vivotant dans des poubelles dont ils surgissent de temps à autre comme de pauvres marionnettes cassées, Nagg et Nell, les parents de Hamm – car le vieux Hamm, c'est l'une des surprises du spectacle, n'est même pas encore orphelin : à vieillard, vieillard et demi, dans ce monde livré à une si interminable agonie que nul ne parvient jamais à atteindre la position couchée. Mais aujourd'hui, « quelque chose suit son cours » : aujourd'hui, « ça va peut-être finir », au-delà de toute fin...

Cette pièce, que Beckett lui-même, dans une lettre à Alan Schneider, son metteur en scène américain, estimait « plutôt difficile et elliptique, dépendant principalement de la capacité du texte à griffer, plus inhumaine que Godot », est devenue l'un des classiques de notre modernité.

Roger Blin a rapporté un jour que selon lui, Beckett « voyait Fin de partie comme un tableau de Mondrian, avec des cloisons très nettes, des séparations géométriques, de la géométrie musicale. » L'analogie est d'autant plus intéressante que le titre français de l'oeuvre, et le titre anglais d'Endgame plus encore, indiquent que Beckett a puisé une part de son inspiration dans un univers effectivement doté de « cloisons très nettes » à caractère géométrique : celui des échecs, dont il était un joueur passionné. Cette vision qu'il avait de son oeuvre comme abstraction soumise à des règles rigoureuses, d'ordre pictural ou logique, explique qu'il en ait contrôlé de très près la création théâtrale.

Plus généralement, Beckett, comme on sait, a souhaité que les mises en scène de ses pièces se conforment à un cahier des charges rigoureusement défini. Ici plus qu’ailleurs, le passage du livre au plateau est donc affaire d’exécution, et le renouvellement des approches de l’œuvre réclame des interprètes tout en concentration et en précision, entièrement au service de l’exigence d'un auteur qui fit tout pour éviter le retour en sous-main des vieilles formules dramatiques au sein même de son écriture et exhortait Roger Blin en ces termes : « Ne jouez pas, vous transpirez, vous vous donnez un mal de chien, il faut dire les mots simplement d'une voix neutre, un petit coup de gueule de temps en temps [... ] il ne se passe plus rien, il y a un remuement vague, il y a un tas de mots mais pas de drame ».

Pareil à un chef composant minutieusement son orchestre, Alain Françon a su réunir et diriger autour du texte des acteurs hors pair. Cette Fin de partie, dans la vision qu’il en a offerte au cours de la dernière saison, avait l’évidence et la force d’une grande réussite.

Fin de partie a été créé en français le 1er avril 1957 au Royal Court Theatre à Londres, mis en scène par Roger Blin avec : Georges Adet (Nagg), Christine Tsingos (Nell), Roger Blin (Hamm) , Jean Martin (Clov). La pièce a été reprise le même mois au Studio des Champs-Elysées, avec la même distribution à l’exception du rôle de Nell joué par Germaine de France.

Extrait / “Il n’y a plus de nature”

Cov. – Je ne peux pas m’asseoir.
Hamm. – C’est juste. Et moi je ne peux pas me tenir debout.
Clov. – C’est comme ça.
Hamm. – Chacun sa spécialité. (Un temps.) Pas de coups de téléphone ? (Un temps.) On ne rit pas ?
Clov, ayant réfléchi. – Je n’y tiens pas.
Hamm, ayant réfléchi. – Moi non plus. (Un temps.) Clov.
Clov. – Oui.
Hamm. – La nature nous a oubliés.
Clov. – Il n’y a plus de nature.
Hamm. – Plus de nature ! Tu vas fort.
Clov. – Dans les environs.
Hamm. – Mais nous respirons, nous changeons ! Nous perdons nos cheveux, nos dents ! Notre fraîcheur ! Nos idéaux !
Clov. – Alors elle ne nous a pas oubliés.
Hamm. – Mais tu dis qu’il n’y en a plus.
Clov, tristement. – Personne au monde n’a jamais pensé aussi tordu que nous.
Hamm. – On fait ce qu’on peut.
Clov. – On a tort.
(Un temps.)
Hamm. – Tu te crois un morceau, hein ?
Clov. – Mille.

Samuel Beckett : Fin de partie (Minuit, 1957)

Fin de partie Samuel Beckett du 10 janvier au 10 février 2013

Mise en scène Alain Françon, avec Serge Merlin, Gilles Privat, Michel Robin, Isabelle Sadoyan

Location 01 44 85 40 40 / www.theatre-odeon.eu
Tarifs de 6 euros à 34 euros (série 1, 2, 3, 4)

Horaires du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h
relâche le lundi

Odéon-Théâtre de l’Europe
Théâtre de l’Odéon,
Place de l’Odéon Paris 6e

Métro Odéon (ligne 4 et 10) - RER B Luxembourg


Publié le Vendredi 4 Janvier 2013 dans la rubrique Culture | Lu 1078 fois