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Douze ans d’âge : pas vieillir et faire les cons (film)

Le premier long-métrage de Frédéric Proust, « Douze ans d’âge » est sorti dans les salles le 26 juin dernier avec François Berléand et Patrick Chesnais. L’histoire ? Charles et Pierrot sont inséparables. Le jour où Charles part en pré-retraite, c’est le bonheur ! Ils vont pouvoir passer encore plus de temps ensemble. Leur devise est claire : « profiter de la vie et rire de tout ». Entretien avec le réalisateur et les deux acteurs principaux.


Entretien avec Frédéric Proust

Quel parcours vous a mené à ce premier long métrage ?

J’ai joué en tant que comédien au théâtre pendant vingt ans, puis au cinéma dans des films d’auteur comme ceux d’Hélène Angel (j’avais joué dans son premier film Peau d’homme coeur de bête, c’est ainsi que j’ai rencontré ma productrice qui a aussi produit récemment Angèle et Tony) ou dans des films dits « commerciaux ». Mon parcours est un grand écart permanent…
 
Parallèlement à mon métier d’acteur, j’ai mené une vie de scénariste en travaillant pour Canal Plus. J’ai écrit l’ensemble de la série H pendant quatre ans. En même temps je suis cinéphile depuis toujours. Pour moi, les deux ne s’opposent pas. C’est pourquoi dans ce film j’essaie de relier mon désir de faire rire et mon amour du cinéma d’auteur indépendant… On a fait le film avec très peu d’argent, avec une équipe technique de jeunes gens. J’ai adoré cette énergie.
 
Y a-t-il eu un déclencheur à cette histoire ?

Il y avait d’abord la volonté d’écrire seul, pour la première fois. Et de raconter une histoire qui me touche puisque j’approche de la cinquantaine et les questions que se posent les personnages, je me les suis posées. Que faire de la vie quand la jeunesse s’éloigne ? Que laisse-t-on derrière soi au bout du compte ? J’ai rencontré François Berléand et je lui ai soumis mes idées. François m’a encouragé. Je me suis mis à écrire cette histoire qui se situe entre la fable et la chronique, sur ces deux potes que je voulais différents : l’un qui avait réussi sa vie affectivement et son ami qui n’était jamais parvenu à construire une vie affective. Ces deux contraires étaient indissociables et ne pouvaient pas vivre l’un sans l’autre.
 
N’est-ce pas aussi un fantasme d’investir le terrain du cinéma comme le lieu de tous les possibles, y compris celui de la transgression, du passage à l’acte ?

Oui, on exorcise les envies qu’on pourrait avoir. On trouve dans le film pas mal des bêtises que j’ai pu faire quand j’avais 25 ans. Je me suis dit que, transposé à un âge encore plus avancé, cela pouvait être encore plus drôle ! Mes deux personnages ne retombent pas en enfance : ils sont juste d’une immaturité totale !
 
Mais le sujet du film n’est pas seulement facétieux…

C’est clair. Ce qui m’intéresse le plus, c’est l’amour que ces deux-là portent aux femmes de leur vie et l’amitié qu’ils ont l’un pour l’autre. Ce terrain émotionnel me paraissait beaucoup plus intéressant à exploiter.
 
On avait déjà vu Patrick Chesnais dans le registre de l’émotion à l’écran, c’est moins le cas de François Berléand.

C’est vrai. Moi, ce qui me touche le plus, c’est son rapport à sa fille. Je ne voulais pas d’un rapport béni-oui-oui et je trouve qu’avec Elise Lhomeau, qui est une jeune comédienne qui vient d’entrer au Conservatoire, il est présent à chaque instant. Il se dégage un amour fort entre le père et la fille à travers de petites choses.
 
Quelle part de leurs iconographies respectives retrouve-t-on dans leurs personnages ?  Dans le cas de François Berléand, vous le dépouillez instantanément de sa fonction professionnelle et du carcan qu’on lui a souvent vu porter au cinéma…

Je n’ai évidemment pas fait en sorte de lui offrir un contre-emploi, mais on a beaucoup travaillé ensemble pour qu’il puisse aller vers une profondeur émotionnelle. Et je crois qu’il en avait envie. Quant au personnage de Patrick, j’avais en tête une sorte de Patrick Dewaere incisif à 60 ans, et je pense que le comédien qui incarne le mieux en France ce côté rock, ce côté cuir, c’est Patrick Chesnais !
 
Anne Consigny se situe, elle, à la confluence de la gravité et de la juvénilité…

J’ai pensé à elle très vite. C’est venu d’une image que j’avais de Marie Dubois qui jouait la femme de Michel Piccoli dans Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet. J’avais le souvenir d’une femme très belle, d’une grande présence à l’image et cette présence faisait un beau contrepoint au personnage violent qu’incarnait Piccoli. Comme je n’avais pas écrit un rôle d’héroïne, mais un rôle de femme qui fait aussi office de contrepoint, j’ai rapidement pensé à Anne qui m’évoquait une femme posée et mature.
 
Et Florence Thomassin, aux côtés de Patrick Chesnais ?

Comme je jouais les contraires avec les deux acteurs masculins, je voulais procéder de la même manière avec les femmes en gardant une complémentarité. Elles s’appellent Cathy et Dany, elles sont blondes toutes les deux, très complices, mais elles ne sont pas interchangeables, car lorsqu’on voit les quatre personnages ensemble, les couples sont évidents. En outre, il n’y a pas de jugement moralisateur de ces femmes à l’égard des bêtises de leurs hommes. Il fallait donc que l’on sente une bienveillance. Elles aiment leurs hommes aussi pour leur côté impertinent et insolent.

Entretien avec François Berléand

François Berléand
Qu’est-ce qui vous rassemble, Patrick Chesnais et vous-même ?

J’ai beaucoup d’admiration pour lui. Je trouve que c’est un acteur exceptionnel. Je me souviens de son rôle dans La Lectrice de Michel Deville : ce fut un choc ! On a le même humour, on rit des mêmes choses. Nous nous connaissons depuis longtemps. Nous sommes amis et avons souvent joué au théâtre et au cinéma ensemble. J’aime beaucoup le regard tendre que nous posons l’un sur l’autre dans le film.
 
On ne vous a pas souvent vu dans des rôles aussi émouvants.

C’est vrai. Quand on n’a pas l’habitude, ce n’est pas simple de trouver l’émotion. Dans 12 ans d’âge, la scène où je pleure est une scène très pudique. C’est drôle, parce que la première fois où j’ai tenu une femme dans mes bras dans une scène d’amour au cinéma, c’était dans La Femme coupée en deux de Claude Chabrol. J’avais plus de 50 ans ! Et je ne savais pas comment m’y prendre, j’étais très mal à l’aise. Là, c’était pareil ou presque. Ce n’était pas difficile de trouver l’émotion, mais c’était assez nouveau pour moi qui suis rarement dans ce registre sur scène ou au cinéma.
 
Etait-ce la première fois que vous tourniez avec Anne Consigny ?

Oui, même si on se connaissait. Il y a chez elle quelque chose de très maternant. Il y avait beaucoup d’amitié entre elle et Patrick qui avaient joué ensemble dans Je ne suis pas là pour être aimé de Stéphane Brizé. Du coup, lorsque le personnage de Patrick disparaît, les séquences d’émotion étaient plus aisées à jouer. On n’avait fait que déconner à longueur de journées et lorsqu’il n’était plus là, l’envie de faire des pitreries m’avait passé. Anne, en outre, joue particulièrement bien ce genre de situations dramatiques.
 
Ce rôle, par ailleurs, est assez physique. C’est aussi chose nouvelle pour vous !

J’ai eu très peu de rôles physiques. Je me souviens d’un épisode de Pardaillan que j’ai tourné pour la télévision avec Guillaume Canet et Jean-Luc Bideau. C’était un téléfilm de cape et d’épée et on faisait les combats nous-mêmes avec des épées de cinéma, qui pesaient leur poids tout de même. J’ai fait pas mal de sport, mais aujourd’hui, j’ai vieilli et j’ai pris du poids, ce n’était donc pas si simple ! Du coup, j’ai fait un régime suite à ce film !
 
Tout cela induit une certaine dose d’autodérision.

Quand on joue la comédie, il faut une part d’autodérision. Patrick et moi sommes au départ des comiques, même si nos parcours théâtraux nous ont souvent conduits ailleurs. J’ai aussi reçu une éducation mâtinée d’humour anglais et d’humour juif : l’autodérision, je suis tombé dedans très tôt !
 
Comment définiriez-vous le regard de Frédéric Proust ?

Il a un regard très bienveillant et très exigeant. Il ne laissait rien passer. Il ne passait jamais au plan suivant tant qu’il n’obtenait pas ce qu’il voulait. Patrick bougonnait dans sa barbe « il a raison, il a raison » ! Ecrire de la comédie, c’est écrire de la musique. Il faut trouver le rythme, ce qui suppose un regard soutenu, et Frédéric a cela.

Entretien avec Patrick Chesnais

Patrick Chesnais
Quel fut votre sentiment à la lecture du scénario ?

J’étais très enthousiaste, car c’est tout ce que j’aime : l’écriture, les dialogues, les personnages dont je me sens proche. Moi qui suis un nostalgique de la comédie italienne, ça m’a fait penser au charme, à la folie qu’elle portait en elle. Ce scénario m’évoquait Mes chers amis de Mario Monicelli. Toute cette richesse de la comédie italienne qui n’est plus m’était proposée dans un scénario français, c’était très excitant.
 
Etes-vous sensible à la part d’enfance rémanente de ces personnages ?

Ces types ont toujours 12 ans d’âge. C’est ce qui fait qu’ils sont à la fois drôles et pathétiques. Ils ont gardé la forme et ils décident de passer à l’acte ! Quand j’avais 15 ans, on avait décidé avec un copain de faire un hold-up. On avait échafaudé un plan et je m’étais fait à cette idée ! C’était un jeu et une forme de transgression de l’ordre établi. On ne l’a jamais fait, mais si l’on avait été moins cadré, on serait peut-être passé à l’acte. Là, c’est un peu pareil. Ces types arrivent à un âge où tout est possible et notamment de flirter avec leur jeunesse perdue, de la rattraper un peu. Ces personnages ne veulent pas vieillir et préfèrent faire les cons.
 
Comment avez-vous travaillé la cadence de votre duo avec François Berléand ?

Avec François, on se connaît bien. On a beaucoup joué ensemble. On s’accorde bien. Nous sommes à la fois semblables et incroyablement différents. On a le même sens de l’humour, une culture commune. On travaille beaucoup tous les deux, on passe d’un univers à un autre facilement, du théâtre au cinéma, à la télévision. On joue dans la même division ! Moi, je suis instinctif. Je travaille surtout ma mémoire. J’apprends mes textes pour pouvoir m’en débarrasser et pour pouvoir jongler avec.
 
Vous faites tous deux preuve d’autodérision…

Il y en a beaucoup dans le film, oui. Mais ça nous caractérise l’un et l’autre. Notre regard sur le monde passe par le prisme de l’humour. Cela ne nous empêche pas d’être sérieux, mais en tout cas, nous ne sommes jamais graves, je crois.
 
Ce film est aussi traversé par une mélancolie souterraine…

Ces personnages sont des rebelles, ils sont dans le désordre, le chaos, mais cela ne les empêche pas d’être sensibles. D’où une mélancolie, une tristesse sous-jacente. C’est aussi pour cela que ces personnages m’évoquent ceux de la comédie italienne. Les sentiments affleurent dans ce film, mais avec beaucoup de pudeur.
 
Le personnage de Pierrot a-t-il fait écho à d’autres que vous avez côtoyés par le passé ?

Jouer la comédie, être acteur, ce n’est pas aller dans les écoles d’art dramatique, c’est s’immerger dans la vie, regarder les autres, vivre avec eux, avoir des expériences sociales et terriennes nombreuses, et savoir s’en servir. Alors le problème que rencontre mon personnage avec le sentiment amoureux, sa pudeur, son incapacité à déclarer son amour, je l’ai connu et retenu, je suis en terrain familier. J’ai plus ou moins vécu cela, je l’avais mis dans un coin de ma mémoire sensorielle et l’ai restitué en jouant.



Publié le Jeudi 27 Juin 2013 dans la rubrique Culture | Lu 710 fois