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Dale recuerdos : un spectacle où des 'vieux' racontent leur histoire

« Metteur en scène cherche personnes âgées de plus de 70 ans pour faire un travail sur le thème de la mémoire ». C’est avec cette annonce qu’a démarré en 1999, une démarche originale d’écriture et de mise en scène intitulée « Dale Recuerdos ». Depuis, cette pièce a été constamment renouvelée (14ème édition), chaque fois avec un groupes de dix ou douze personnes, dans différentes villes de France. Un spectacle sobre dans sa mise en scène, mais des témoignages poignants, un public, jeune, séduit, touché...


« Je suis actuellement en répétition de la 14ème édition d’un spectacle qui s’appelle « Dale Recuerdos ». Je travaille chaque fois avec des vieux, ce mot pose parfois problème mais j’ai envie de rester avec un vocabulaire simple » remarque Didier Ruiz, metteur en scène de ce spectacle.

Comment faire encore du théâtre aujourd’hui ?

Dale recuerdos : un spectacle où des 'vieux' racontent leur histoire
J’ai commencé en 1999. J’étais à l’époque un peu fatigué de ce que je voyais au théâtre, où la plupart du temps je m’ennuyais. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à revoir sur la façon dont les gens comme moi, c’est à dire dont c’était le métier, faisaient du théâtre. Quand je vois comment la mode change, pourquoi le théâtre ne bouge-t-il pas autant ? Je trouvais qu’on était dans un ronronnement. En tant qu’acteur et faiseur de théâtre, la question cruciale que je me posais constamment était : comment faire et comment proposer encore du théâtre en 1999 ?

Il se trouve qu’à l’époque, j’ai été invité par une compagnie dans le midi qui m’a donné la possibilité de faire ce que je voulais. J’ai proposé de prendre un risque : à savoir, revenir à l’origine du théâtre, c’est à dire à quelque chose de très éphémère et de très fragile. Ce processus s’est donc mis en marche et j’ai décidé de travailler avec des gens dont ce n’était pas le métier.

De fait, deux critères sont nécessaires pour me rejoindre : il faut avoir plus de 70 ans et être amateur, non ancien professionnel. L’équipe avec laquelle je travaille actuellement est composée de dix à douze personnes, la doyenne ayant 90 ans. La première fois, le doyen avait 85 ans, il était sourd et diabétique, une fois qu’on le sait, on parle plus fort. Au final ce n’est pas si important que ça.

Le théâtre est extraordinaire, car c'est un moment éphémère, si vous n'y êtes pas allé, vous ne le verrez jamais plus. Avec les équipes que je réunis, à chaque fois, je suis terriblement dans ce présent. Hier, la doyenne me dit, « Vous savez Didier, mon angoisse c’est de tomber malade d’ici la représentation. Si je suis malade comment on fait ? ». Je lui ai répondu que je ne pensais pas qu’elle tomberait malade en premier lieu, et que si jamais elle était malade, on trouverait une réponse.

Comment se déroule le projet ?

Quand j’ai commencé, il y a plus de six ans, j’ai rencontré les personnes avec qui j’allais travailler de la manière la plus simple possible : j’ai passé une annonce dans le journal local, Le Midi Libre. « Metteur en scène cherche personnes âgées de plus de 70 ans pour faire un travail sur le thème de la mémoire ». Et étrangement, une dizaine de personnes ont répondu. Je m’étais aussi adressé à des structures, des maisons de retraite, mais je n’ai eu aucune réponse de leur part. On m’a dit que c’était trop compliqué, que je ne connaissais pas les personnes âgées.

Depuis, c’est toujours par le biais des journaux locaux mais également par des petites annonces chez les commerçants ou encore dans la rue, par des rencontres fortuites. A Choisy, il y a eu une troisième manière : grâce à l’aide de la direction sociale de la mairie, j’ai pu facilement présenter mon projet dans les clubs de troisième âge. Un monsieur de l’un de ces clubs a d’ailleurs accepté. Ce qui est très rare, car les hommes sont toujours moins nombreux, mais dans ce cas, la parité homme/femme a été respectée.

Je les rencontre, je leur explique le projet, ils me disent oui ou non. Je sais pertinemment qu’au moment où ils me disent oui, ils n’imaginent pas totalement ce qui les attend. Je ne sais jamais pourquoi ils ont voulu y participer, je ne pose jamais la question et personne ne m’en parle.

Le processus de travail :

Je vois les participants trois fois une heure et demie en tête à tête au théâtre. C’est important qu’ils viennent sur le lieu (...). La première question que je leur pose c’est : est-ce que vous vous souvenez de votre berceuse ? S’ils s’en souviennent, ils me la chantent. Il y a ensuite un petit entretien assez informel à propos d’autres souvenirs : les jeux, les odeurs ou les premières amours. Il y a aussi les surprises.

Après ce temps individuel, on passe au temps collectif. Les participants sont tous regroupés sur un plateau, huit fois deux heures montre en main. Nous disposons donc de seize heures sur huit jours pour mettre en place un spectacle qui dure 1h/1h15. C’est un temps très court. Je ne leur demande rien d’autre que de me raconter en public ce qu’ils m’ont déjà dit en tête à tête. Je suis toujours au premier rang lors des représentations et je leur demande de me parler à moi. S’ils ont envie de parler aux autres ils le font, mais ils commencent par moi.

Ils n’ont rien à apprendre si ce n’est un ordre d’intervention précis. Les thèmes abordés sont classés par familles. C’est ce que l’on met en place avec plus ou moins de difficultés, puisqu’il faut faire des grandes feuilles de conduite sur des papiers A 3 avec des caractères énormes. Il y a d’abord des papiers partout pour qu’ils sachent l’ordre d’intervention, et puis les papiers disparaissent et le troisième temps, c’est déjà la rencontre avec le public..

Qui vient voir le spectacle ?

Au début, les participants sont terrorisés à l’idée que cela n’intéresse personne, mais après, dès le commencement des représentations, ces angoisses disparaissent. Ils sont dans le feu de l’action. Le public est au courant de la nature du projet et ne vient pas par hasard. Les gens adorent qu’on leur raconte des histoires. Ce n’est pas forcément les anciens qui viennent voir le spectacle. Je me souviens, en début d’année, d’une édition dans le 18e arrondissement. Les copines des acteurs sont venues mais n’avaient pas été passionnées par le spectacle alors que les jeunes et les adultes étaient fascinés. Ils viennent écouter une histoire de trois francs six sous qui n’engage rien d’autre que l’émotion de celui ou celle qui la raconte.

Les participants sont toujours étonnés car le public se rue sur eux pour leur dire « vous savez, vous me rappelez ma grand mère », « pourquoi j’ai pas dit ça à mes enfants ? », « Si j’avais su.... » Les gens parlent beaucoup. La bande de vieux -moi je dis la bande de vieux sans être péjoratif-, est impressionnée par le nombre de gens qui vient leur parler. Bien sûr, car on en meurt de ne plus se parler.

Et après le spectacle ?

Dale recuerdos : un spectacle où des 'vieux' racontent leur histoire
J’écris aux anciens participants pour leur faire part de la nouvelle édition. Souvent, ils me répondent et on échange des courriers. L’avant-dernier spectacle s'est déroulé à Rouen et deux acteurs étaient issus de maisons de retraite dont les dirigeants ont été enchantés par le projet. Une résidente était mourante, m'a-t-on dit, et ça ne pouvait que lui faire du bien. L'autre possèdait tellement d’énergie que ça ne pouvait que lui faire du bien aussi. La mourante a été ressuscitée et l’autre avait encore plus de peps.

Pour la petite histoire, la femme mourante, qui avait été revigorée, a pu retrouver ses enfants grâce à ce spectacle. La responsable de la maison de retraite les avait appelés pour qu’ils viennent la voir, leur mère ne voulant pas les prévenir car ils étaient fâchés. A la fin de la représentation, les fils de cette dame sont venus me voir, et m’ont remercié de leur avoir montré leur « mère comme ça, debout ».

Il est cependant évident qu’il y a un retour après ce spectacle. On revient dans les institutions et dans l’ancienne vie. Je suis très vigilant dès le départ. Nous démarrons le travail par une réunion avec l’ensemble des participants, l’équipe du théâtre et les gens qui travaillent avec moi. Je leur dis alors très clairement : ce travail commence ce jour là et il s’arrête un jour précis. Il y a un début et une fin. Ils savent donc qu’il n’y a pas d’engagement autre que celui là.

D’un autre côté, c’est jamais vraiment fini car je reçois toujours des courriers, mais il n’y a pas d’illusions, ni de vaines promesses. C’est aussi un travail et une démarche artistique. Je suis un homme de théâtre qui porte mon regard sur des gens que j’amène sur la scène pour donner naissance à une parole de théâtre. On m’a proposé de travailler avec différentes générations. Un directeur de théâtre m’a suggéré de prendre des enfants pour raconter des paroles de vieux. Mais pourquoi compliquer autant les choses ? Je ne l’ai jamais fait parce que je n’en ai pas trouvé la nécessité. Ce qui me touche, c’est la trace, le vieux lavis de peinture qui disparaît si on ne prend pas le temps de le regarder.

Prochains spectacles :

Dale Recuerdos XIV( je pense à vous) à St Jean Pied de Port les 29, 30 et 31 mars 2007
Dale Recuerdos XV ( je pense à vous) à Creil les 1, 2 et 3 mai 2007

Didier RUIZ, metteur en scène
17 rue André de Sarte 75018 Paris
Tél : 01 42 62 64 90


Publié le Jeudi 30 Mars 2006 dans la rubrique Intergénération | Lu 2274 fois