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Amnésia : le grand retour de Marthe Keller au cinéma

Amnésia, le dernier film de Barbet Schroeder est sorti sur les écrans le 19 aout dernier. Ce beau long métrage présenté au dernier Festival de Cannes nous permet de retrouver la grande actrice Marthe Keller (70 ans) qui vit recluse à Ibiza, et qui va, grâce à l’arrivée d’un jeune homme, remettre en question des années et des années de certitude. A voir.


Comment une femme (Martha, le personnage de Marthe Keller) qui n’a jamais rien vu ou vécu de terrible a-t-elle pu prendre cette position radicale qui consiste à dire non à son pays (l’Allemagne) et cela pour toute sa vie ? Elle n’est ni juive, ni une victime de l’Allemagne nazie.
 
Son amour pour Alex (un amour platonique de jeunesse avec son professeur de musique plus vieux qu’elle) n’est pas la raison pour laquelle elle a rejetté l’Allemagne mais c’est à partir de cette expérience personnelle qu’elle a persisté dans un choix qui finit par avoir des implications beaucoup plus profondes et universelles.
 
En 1936, à l’âge de seize ans, elle a déjà décidé de ne plus retourner en Allemagne. Très rapidement, elle a eu l’intuition qu'il y avait des raisons sinistres pour toutes les choses inexplicables qui se passaient autour d'elle : les jeunes filles juives qui disparaissaient de sa classe d’un jour à l’autre, les bancs publics avec l’inscription « interdit aux juifs »…
 
Martha ne veut pas continuer à vivre dans un endroit où de telles choses se déroulaient. Plus tard en Suisse, quand les révélations sur les camps ont commencé à émerger, la réalité a confirmé sa terrible intuition. C’est à ce moment-là qu’elle a arrêté de parler allemand et s’est complétement coupée de son pays dans ce qui était peut-être une forme futile de rébellion solitaire, sans aucune incidence directe sur autrui.
 
La force de Martha est d’avoir pris cette décision, sans être une victime. En montrant un personnage principal qui fait un choix et qui s’y tient, le réalisateur explique qu’il a voulu éviter que Martha « nous fasse la morale. Nous la voyons donc faire des exceptions pour l’art et la philosophie : la musique de chambre de Beethoven, les poètes et les philosophes allemands. Nous ne voulions pas non plus suggérer qu’il y ait des choix tout à fait bons et d’autres absolument mauvais comme le rappellent les personnages de Elfriede et de Bruno ».
 
Martha finit par réaliser à travers sa rencontre avec le jeune Jo (quarante ans de différence d’âge) qu’en quittant l’Allemagne, elle a en fait esquivé beaucoup de questions difficiles. Elle découvre au fil des jours que son rejet absolu de son pays commence à vaciller. Elle recommence à parler sa langue maternelle. Ce retournement de Martha est le cœur du film, le moment où une femme, même après cinquante ans de rébellion obstinée et incontestée, admet que oui, il existe d'autres façons de voir les choses. Elle comprend cela à partir de sa rencontre avec un autre. Le monde semble différent et de nouvelles choses sont désormais possibles.
 
Nous ne sommes jamais complètement seuls dans nos décisions et nos expériences. D'autres peuvent nous changer. Jo change Martha, Martha change Jo qui lui aussi ne sera plus jamais le même après les quelques mois intenses qu’ils auront partagés ensemble. Grâce à sa rencontre avec Jo, Martha ouvre son cœur et les nombreuses années d’une rage obstinée commencent progressivement à se dissiper.
 
À ce moment, Martha se souvient des mots de son professeur de violoncelle, Alex, bien plus âgé qu'elle, reflétant ainsi la situation actuelle entre elle et Jo. Près de soixante ans plus tard, elle se souvient et comprend enfin ses instructions pleines de sagesse : « Nous avons déjà été tout ce que nous avions besoin d'être l’un pour l'autre ».
 
« La plupart de mes films racontent des histoires d’amour inhabituelles » remarque Schroeder. « Je crois avoir acquis une sorte de sixième sens pour ces situations. Dans La Vierge des tueurs, par exemple, la directive la plus importante que j'aie donnée à l'acteur jouant le rôle de l’écrivain âgé, était de ne jamais initier le moindre contact physique avec l’adolescent. J’ai bien entendu donné exactement la même instruction à Marthe Keller, mais dans Amnesia, la nature platonique de leur amour fait que même la main de Joe touchant brièvement, au passage, sans prévenir, le dos de Martha peut devenir un événement bouleversant ».
 
Et de poursuivre : « je ne parle pas allemand qui est pourtant ma langue maternelle. Je suis Suisse et mon grand-père maternel est le philosophe et psychiatre allemand Hans Prinzhorn, célèbre pour ses études sur l'art produit par les cliniquement fous. Ma mère a toujours catégoriquement refusé de me parler dans sa langue. Le sujet du film m’est donc très proche, mais je n’ai pas voulu faire un film sur ma mère. Je voulais plutôt, à travers une succession de non–dits, montrer l’émotion d’une redécouverte de l’amour mélangée à celle d’une retrouvaille avec un pays et surtout une langue maternelle. Un film sur la réunification de Martha et l’apprentissage de Jo ».


Marthe Keller (Martha)  : on s’était souvent rencontré au fil des ans à New York ou ailleurs. On a toujours beaucoup sympathisé. J’avais constaté qu'elle était d’une part toujours complètement juste chaque fois que je l’avais vue à l’écran, et je savais qu'elle serait d'une beauté intrépide dans ce film. Je savais que, comme Faye Dunnaway dans Barfly elle n'aurait pas peur, après de longues années à l’Actor’s Studio, d’apparaître à l’écran avec les habits, la coiffure et le maquillage que ce rôle apparemment austère, dictait.
 
Je dis apparemment parce que nous insistions toujours entre nous pour qu'elle ait aussi un côté iconoclaste, ironique, espiègle et léger, ce qui serait très attirant pour quelqu’un de jeune comme Jo. Ce que je ne connaissais pas, c’est son incroyable capacité de travail et de concentration. Elle a vite acquis une intelligence aiguë du texte et du personnage qui lui permettait de détecter la moindre inconsistance dans le scénario. Elle a tout de suite été très impliquée dans le film sur tout ce qui concernait son personnage pendant les deux ans précédant le tournage. Habitée par le rôle, elle a été jusqu’à acheter elle-même certaines de ses robes dans des magasins où l'on vend les habits usagés au kilo.
 
Martha est pour Marthe Keller un rôle incroyablement proche d’elle : une moitié de sa famille allemande s’est exilée en Suisse avant la guerre, l’autre moitié est restée en Allemagne. Enfant, elle a été marquée après-guerre par des disputes, identiques à celle de Martha et Elfriede dans le film, qu’elle a pu surprendre lors des quelques réunions entre les deux branches de sa famille en Suisse.
 
Bruno Ganz (Bruno, le grand-père de Jo) était déjà notre choix idéal pour interpréter ce personnage alors que nous en étions encore au tout début du scenario. Le caractère de Bruno sert de support dramatique à beaucoup de thèmes du film. Il a un impact radical sur tout ce qui se passe autour de lui, il force de nombreuses questions à revenir à la surface, y compris certaines qui le concernent lui-même. Et à travers Jo, il fait surgir la relation de la nouvelle génération avec le passé. J’ai été profondément heureux quand Ganz a accepté de jouer ce rôle essentiel pour le film. 


Publié le Mardi 1 Septembre 2015 dans la rubrique Culture | Lu 1106 fois