Couleurs du temps et de la vie
FAMILLE
L’automobile française à un tournant de son histoire
Samedi 30 Septembre 2006
L’avenir de la première filière industrielle du pays s’assombrit : pour fabriquer à moindre coût des voitures toujours plus sûres et plus économes en carburant, Renault et PSA vont chercher leurs marges de profit loin de l’Hexagone.
L’automobile a tout changé : les modes de vie, les paysages, les relations entre les hommes de la planète. Le produit industriel de grande diffusion le plus sophistiqué du monde contemporain est non seulement devenu un produit de masse dans les pays occidentaux et asiatiques, mais il est, lentement mais sûrement, en train de le devenir en Chine, en Inde...
L’automobile est au coeur de tous les paradoxes : symbole de mobilité mais générant des accidents mortels ; produit technologiquement évolué mais générant un grave problème d’environnement ; objet de loisirs et outil de travail ; secteur créateur d’emplois et de richesses mais aussi de drames sociaux (voir à Vilvoorde) ; véhicule circulant principalement dans les pays riches, qui dépendent essentiellement du carburant importé de pays du Moyen-Orient... On n’en finirait pas d’énumérer les contradictions de l’objet culte du XXe siècle.
Et sa puissance : l’Europe produit 17 millions de véhicules chaque année (plus 4 millions dans l’Europe élargie, Turquie incluse), l’Amérique du Nord 16 millions, le Japon 10 millions. La Chine, pour l’instant 5 millions. Les deux groupes français PSA et Renault produisent près de 6 millions de véhicules. La filière automobile représente 2,5 millions d’emplois en France, elle emploie un actif sur dix. Hors secteur de la défense, elle représente le premier secteur d’emploi en France. En outre, elle induit plus de 1 million d’emplois directs dans l’industrie, le commerce et les services. Il fut un temps où la France s’enrhumait quand Billancourt éternuait. Billancourt n’existe plus, mais ce qui se passe à Sandouville, à Rennes ou à Montbéliard est toujours un indicateur de l’atmosphère sociale et économique du pays.
la question essentielle du coût de production
Aujourd’hui, l’industrie automobile se prépare à un bouleversement dont peu de monde peut prédire les conséquences. Les restructurations se préparent dans les salles feutrées des conseils d’administration. L’alibi de la mondialisation a déjà servi pour liquider de nombreuses industries traditionnelles en France. Celle du textile en fut une des victimes les plus emblématiques. Dans une société où les biens manufacturés et industriels doivent - c’est le marché qui le dit - être accessibles à un maximum de consommateurs, la question essentielle devient celle du coût de production et de la rentabilité immédiate dévolue aux actionnaires.
Le défi pour les constructeurs est bien d’abaisser les coûts... à tout prix. Et comme plus de 70 % du véhicule monté sur leurs chaînes est fabriqué à l’extérieur, chez les grands équipementiers, la solution est d’accentuer la pression sur les prix des pièces qui leur sont fournies. Les grands équipementiers répercutent ensuite ces réductions sur les sous-traitants, lesquels..., etc. Le salaire ouvrier n’intervient que pour moins de 10 % dans le prix de vente du véhicule, mais les pressions sur les salaires et sur la flexibilité n’ont jamais été aussi fortes ces dernières années. Et le recours massif à l’intérim accentue encore le phénomène.
Mais, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, il existe encore une industrie automobile en France qui vend chaque année deux millions de véhicules. Parce que l’automobile a pris une place désormais prépondérante dans la vie quotidienne : se rendre à son travail, amener les enfants à l’école, faire les courses au supermarché, partir en vacances... Et ceux qui en sont privés - les couches populaires les plus défavorisées - non seulement le ressentent comme une exclusion, mais surtout comme un handicap de plus dans la recherche d’un emploi ou d’un logement.
Ce que remarque l’universitaire Gabriel Dupuy, qui vient de publier un ouvrage sur « la dépendance automobile », est un constat admis par tous : « En dehors des plus grandes villes, l’accès à la voiture semble essentiel pour une vraie participation à la vie sociale et économique des sociétés modernes. En matière de transport, c’est la voiture qui fait le plus défaut aux ménages à faibles revenus et aux groupes sociaux marginalisés, et ce manque contribue le plus à l’exclusion sociale.
(1) La dépendance à l’égard de l’automobile, de Gabriel Dupuy, Éditions de la Documentation française, 2006.
Jacques Moran
L'Humanité
Rédigé par L'Humanité le Samedi 30 Septembre 2006 à 14:50
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