Couleurs du temps et de la vie
LOISIRS
Je te dirai des mots bleus
Jeudi 14 Septembre 2006
Romance . Un remarquable duo d’acteurs pour un film présenté dans la compétition cannoise.
Quand j’étais chanteur, de Xavier Giannoli, France. 1 h 52.
Un homme et une femme, des maisons et un coeur qui ne bat que pour vous.
Des chansons aussi, ritournelles populaires qui traversent les générations, vous extirpent des banquettes en vous mettant des ailes aux chevilles, le refrain aux lèvres.
Le chanteur, c’est Alain, d’Alain Moreau et son orchestre, dont les photos convenues sourient aux entrées des bals d’Auvergne. Alain (Gérard Depardieu), c’est un baltringue en veste idoine, chemise lamée qui change de teinte sous la boule à facettes, baise-en-ville qui se balance au poignet et swing rodé de thés dansants en soirées spéciales célibataires.
Il chante lisse comme un fond sonore en 3D, mais connaît son métier comme personne. Elle s’appelle Marion (Cécile de France). Elle pèse un demi-siècle de moins que lui, vive et souple comme une jupe qui virevolte. Donc il chante, plutôt bien, au petit bal perdu dont chacun se souvient.
Elle vient tâter du bout des orteils une soirée entre copains dans un lieu qui n’excite d’abord que sa curiosité. Pas de sot endroit pour une rencontre et ces deux-là prennent les choses comme elles sont, le temps d’un petit tour entre des draps sans mémoire où souvent tout finit. Échanges doux-amers et nuit brève. Sale temps pour les croissants. Alain n’a jamais quitté Clermond-Ferrand, où il s’est taillé une gentille gloire locale. Marion vient d’y échouer au terme d’un naufrage amoureux.
Le premier talent de Xavier Giannoli et de ses deux comédiens réside dans la justesse des portraits dressés, qui échappent aux archétypes malgré les accessoires embarqués et la documentation fine qui dessine l’arrière-plan sociologique.
Un homme et une femme aux pôles opposés vont se croiser dans le tourbillon de la vie, s’aimanter et se repousser, plus si affinités. Elle fait visiter des maisons, il va s’en chercher une, lui tombant dessus sans l’alourdir pour mieux l’éviter plus tard, d’un pas chassé comme au tango.
Elle est par intermittence tantôt plus rapide, tantôt désemparée, à l’image d’une jeune chatte dans sa pelote. Alain et Marion sont l’un et l’autre lestés par des amours de côté.
Elle flirte avec Bruno, qui trouble le jeu. Il joue avec son ex (Christine Citti) à un ni-avec-toi-ni-sans-toi aux couleurs de leurs anciens costumes de scène. Si l’on ajoute à cela les coups et blessures qui les rendent prudents, nos amoureux ne sont pas sortis de l’auberge.
Et pourtant ça tourne.
Le batteur a beau planter des clous, le guitariste coller à la partition comme une arapède, les désaccords s’accordent et on se lève pour le slow. Gérard Depardieu investit son Alain d’une bonne mesure de dignité, créant un personnage qui ne se la raconte pas, aussi dénué d’aigreur que de cynisme, qualité essentielle de qui séduit à long terme. « Un ringard, finalement, c’est quelqu’un qui dure », profère Alain, dans un double hommage à ces musiciens de balloche qui rythment plus que l’on croit la marche du monde et aux vérités profondes de nos émotions quand une chanson frissonne.
Et comme par antiphrase, voici Christophe, le créateur tel qu’en lui-même il a toujours changé et qu’admire sans réserve Xavier Giannoli.
Il apparaît en personne au cours d’une séquence fulgurante, artiste véritable devant le miroir de sa loge avant une entrée en scène fictive. La magie de sa présence s’exprime sans qu’un mot soit prononcé. Un geste banal, un regard insondable, et l’on rejoint pour longtemps les paradis perdus.
L'Humanité
Rédigé par L'Humanité le Jeudi 14 Septembre 2006 à 09:36
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