Couleurs du temps et de la vie

Photographie . Le musée du Jeu-de-paume, à Paris, consacre une formidable rétrospective à cette artiste américaine qui, depuis trente ans, dynamite les systèmes de représentation.
« Cindy Sherman, rétrospective » au musée du Jeu-de-paume,

1, place de la Concorde, 75008 Paris. Commissaire : Régis Durand. Jusqu’au 3 sept. Entrée 6 euros. Tarif réduit : 3 euros. Rens. : 01 47 03 12 50 et 12 52.


Cindy Sherman contre la société du spectacle
On attendait depuis des mois l’exposition de la photographe américaine Cindy Sherman, cinquante-quatre ans, au Jeu-de-paume, et on n’est pas déçu ! C’est une rétrospective, une vraie, de celles qui permettent d’entrer dans une oeuvre de trente ans, de revenir pas à pas sur sa construction par l’artiste, d’une série l’autre, à tâtons, à force de risques et d’approfondissement.

Ce qui saisit le plus, c’est, sans doute, l’inépuisable inventivité de cette photographe, eu égard à l’économie de moyens et au protocole mis en oeuvre.

Le matériau - c’est toujours elle qui est dans le cadre - est vraiment minimal. Il ne s’agit ni d’autoportraits (lorsqu’elle apparaît en femme battue, elle ne documente pas son propre vécu comme le fait Nan Goldin, artiste de sa génération se mettant en scène ainsi que ses proches, au fil des épreuves de sa vie), ni de transformisme (elle ne cherche pas, comme le Français Pierre Molinier, à accumuler pour son plaisir les expériences et performances la montrant déguisée). Ce qui l’intéresse, elle, c’est plutôt, dans la lignée de Marcel Duchamp, la question de l’identité.

Ainsi, qu’elle apparaisse sous les traits de Monica Vitti dans une parodie de film italien (merveilleux Untitled Film Stills 1977-1980 !), qu’elle campe une midinette ou une ouvrière prenant le bus (Bus Riders, 1976-2005), une femme fatale ou désemparée (Murdery Mystery), le sujet, c’est l’autre.
Ce qu’elle croise et interroge, grâce à des artifices aussi simples que perruques, prothèses et fripes, c’est à la fois l’histoire des représentations et celle de la condition féminine. Ce qu’elle entreprend, c’est un travail de déconstruction des représentations idéalisées, mythifiées que nous prêtent la télévision et les pages de magazine. Sa critique de la société du spectacle est radicale : « Ce à quoi je m’oppose, expliquait-elle dans le New Yorker en 2000, c’est la manière dont notre être est pourri parce que l’on est censé être. »

Ce qu’elle espère du spectateur, c’est qu’il se glisse dans l’écart qu’elle a creusé entre elle et son personnage, qu’il imagine, entre la fragilité de son moi et le modèle social et sexuel dans lequel elle s’est engouffrée, la construction d’une fiction. Et elle respecte à ce point sa liberté qu’elle ne s’autorise pas à lui imposer une légende, de peur d’influencer, d’orienter son point de vue...

L'Humanité
Rédigé par L'Humanité le Lundi 19 Juin 2006 à 13:45