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68, portrait d'une génération dite idéaliste

Agrica, caisse de retraite et de prévoyance, a réuni, le temps d'un colloque, des historiens, des sociologues, des économistes. Tous sont spécialistes de la génération qui forme les huit cent mille prochains retraités prévus par an pendant les cinq années à venir. Autrement dit, la fameuse génération mai 68.


Portrait d'une génération dite idéaliste

« C'est une génération dont on a parlé tout au long de sa vie. Elle naît très nombreuse, et déjà on en parle », indique Jean-François Sirinelli, historien. Effectivement, cinq cent mille enfants naissaient avant guerre, chaque année en France. À partir de 1945 et pendant la dizaine d'années qui suit, le nombre des naissances annuelles a presque doublé jusqu'à huit cent cinquante mille bébés. Ce sont ces bébés-là qui sont ensuite montés sur les barricades, qui ont fustigé la figure du père à travers celle du Général et rêvé de tous les possibles. « Sous les pavés, la plage… », vous connaissez. Ce sont encore ces mêmes bébés qui arrivent aujourd'hui à l'âge de la retraite. La rumeur insinue qu'une deuxième révolution se préparerait…
68, portrait d'une génération dite idéaliste

Génération embellie ?

68, portrait d'une génération dite idéaliste
« L'expression génération mai 68 est trompeuse. Les étudiants ne sont que la précieuse part visible part de la classe d'âge du baby-boom. Mais tous ont pris de plein fouet les multiples métamorphoses de la société. Ce sont des mutants ! », s'emballe Jean-François Sirinelli. Pour la première fois, tout concorde. L'embellie s'installe. La paix s'installe ainsi que la prospérité au cœur « des trente glorieuses ». « La France s'ennuyait avec une croissance de plus de 5 % », raille Serge Moati en introduction des débats. La culture de masse est portée et imposée par la jeunesse. Les images et les musiques résonnent « jeunes ». Outre la chance ou les drames personnels, cette génération née entre 1946 et 1955 est privilégiée. Elle a bénéficié d'atouts extraordinaires par rapport à ses parents et à ses grands-parents. À la différence de ces derniers, installés dans une logique traditionnelle de vie, les « boomers » conçoivent la modernité comme liée aux valeurs de progrès. Ils sont, en cela, plus proches des mentalités de la génération suivante. Sauf que « s'ils continuent d'afficher un scepticisme énorme face aux institutions, ils détiennent aujourd'hui les postes clés et ne sont pas prêts de les lâcher aux trentenaires d'aujourd'hui », indique Philippe Rucheton, économiste sociologue. Hum ! C'est donc là que le bât blesse…

Jean-François Sirinelli précise encore : « On leur a toujours tendu des miroirs, c'est une génération Narcisse. Elle est aussi comme Peter Pan qui exalte la jeunesse et se verrait bien, à la retraite, Robinson sur une île agréable. Si ces personnes ont des réactions égoïstes, c'est aussi parce qu'au moment même où elles les atteignent, les portes de l'Eldorado retraite reculent ! » Bien sûr, ce sont eux encore qui bénéficient d'une longévité historique dans l'histoire de l'Humanité... Vivre jusqu'à plus de quatre-vingts ans, là où leurs grands parents mourraient à soixante ans.

Philippe Hofman, psychologue, les reçoit en consultation : « Cette génération s'est construite dans la rupture et avec une grande force d'adaptation. Ils ont vécu des pertes cumulées (multiplication par trois des séparations conjugales, etc.) et désirent ardemment défendre ce qu'ils ont gagné dans leur jeunesse. C'est une génération passionnante en tant que sujet d'études ! »

Au risque de se faire lyncher par la nombreuse assistance, Louis Chauvel, sociologue déjà stigmatisé, sinon hué en raison de sa remarquable « jeunesse » à la table ronde des soixante-huitards et plus, intervient. « Cela fait plus de trente-sept ans que les évènements de soixante-huit sont passés. Tout le monde en parle sans distance comme si c'était hier. Culturellement, les générations précédentes avaient le souci de laisser quelque chose derrière elles, de peur de se faire engloutir par le communisme. C'est la première fois, qu'en période de paix, une génération, celle née en 1945, ne lègue pas mieux, voire pire même, à ses enfants nés vers 1975. Et la question de leurs responsabilités semble absente des débats… »

Retraite ? Moi, connais pas !

68, portrait d'une génération dite idéaliste
« Rappelez-vous, il portait la casquette écossaise, elle la blouse fleurie. Aujourd'hui, à la retraite, on rejette l'ancien modèle de ses parents. On est encore jeune et sportif », relève Serge Guérin, économiste sociologue. Au-delà des comportements d'un individualisme forcené et du refus de vieillir, Philippe Rucheton dégage trois grandes familles issues de la population des baby-boomers. Les "toujours d'jeuns" en représentent un quart. Ils ont une attitude égocentrée. Ils se désintéressent de plus en plus des problèmes de société mais sans vouloir s'exclure. Ils vont essayer de plus fonctionner en réseaux. « Avez-vous remarqué ? Plus on parle d'Europe, plus ils réagissent en régionalisme ! Ils profitent de la vie au jour le jour et préfèrent occulter que prévoir, simplement parce que cela induirait l'idée de vieillissement qu'ils rejettent, autant que tout ce que la retraite englobe. Retraite ? Moi connais pas », explique l'économiste.

La famille des « bons sens » a un mode de vie moins individualiste. Elle représente environ 37 % de cette population. Elle recherche une vie privée équilibrée. « Ces personnes reviennent à la maison après, quelques fois, trente ans d'absence ! Elles sont ouvertes aux nouvelles technologies et en rajoutent, car ça fait jeune. Mais elles acceptent de vieillir dans leur tribu et adoptent un mode de vie assez proche de celle de leurs aînés », poursuit Philippe Rucheton.

Quant aux « évolutifs », ils représentent aussi environ 37 %. Ils ressemblent aux bobos, ces fameux « bourgeois bohèmes » ou plutôt « boomer bohème ». Ils mènent une retraite active : ils sont en quête de sens et d'épanouissement personnel. « Ils ont aussi tendance à ne prendre dans les valeurs que ce qui les intéressent et à se méfier, à nous laisser le reste. Ils sont totalement pour l'écologie. Mais, les trois couleurs de poubelles mettront plus d'une génération pour entrer dans les habitudes », développe Philippe Rucheton.

Être enfin libéré

68, portrait d'une génération dite idéaliste
Nul doute que mai 68 a donné aussi l'impulsion du mouvement d'émancipation et de libération des femmes. Elisabeth Weissman, journaliste pour la presse féminine et coauteure de « Elles croyaient qu'elles ne vieilliraient jamais. Les filles du baby-boom ont cinquante ans », a particulièrement étudié la population des femmes actives et diplômées qui représente 10 % de la gente féminine « mai 68 ». En quelques dates clés, du remboursement de la pilule à la légalisation de l'avortement par la dispense de l'autorisation du mari pour le droit au travail, elle rappelle : « Les femmes sont parties de la nuit des temps et arrivent à la retraite en femme affranchie du désir des autres pour elle-même. Elles sont libérées intellectuellement des traditions et des préjugés. Elles vouent un culte à la jeunesse, mais découvrent qu'elles deviennent ces vieux cons qu'elles ont ringardisé . » [Vieux cons ? « Oui, on ne peut pas dire vieilles connes, ça sonne mal ! » Serge Guérin d'interroger fort délicatement « on peut dire vieille peau ? » Fin de la digression.]

En rupture avec le modèle de leurs mères, elles refusent tout ce qui est à l'opposé du désir. Le modèle du devoir la grand-mère disponible, celui de la « femme sans taille qui entre dans un troisième sexe indifférencié », du senior bondissant qui consomme du loisir à tout va.

« Finalement, la liberté absolue dont on rêve depuis l'adolescence est à portée de main, mais on ne sait qu'en faire. La peur du vide angoisse ! Il faut le remplir et lui donner du sens. En vingt ans, tout a changé et évolué. On veut bien vieillir, mais avec de l'argent et en pleine forme ! Le spectre de l'indépendance, comme s'il était indigne, angoisse ! », synthétise Philippe Hofman.

Enfin, Louis Chauvel revient dans les débats. Il insiste sur la prise en compte collective du problème du vieillissement. « Demain, je serai vieux à soixante-dix, quatre-vingts ou cent vingt ans et la société actuelle ne me permet pas d'y faire face . » Le sociologue invite à une réflexion en profondeur, au-delà des pratiques solidaires familiales. Il rappelle aussi que les catégories sociales intermédiaires émergeantes depuis soixante-huit sont aujourd'hui, notamment du fait de la dévalorisation des diplômes, en voie de disparition. « Nous programmons, aujourd'hui même pour 2020, de nouveaux vieux au minimum vieillesse, une nouvelle société française marquée par un éclatement et des inégalités nouvelles du troisième et du quatrième âge. Une réelle nouvelle pauvreté se profile. Il faut l'anticiper, car la dimension collective risque de nous péter à la gueule ! », ose-t-il, dans sa fougue, enfin lâcher.

Qu'un groupe de protection sociale complémentaire, comme Agrica, s'interroge ouvertement et partage ses questions publiquement, c'est assez rare pour être signalé et pour faire naître des projets. À défaut d'avoir connu la "révolution", François Heyman, président d'Agrica, arbore une magnifique chemise à fleur et s'engage à tenir compte de la diversité que représente cette génération. « Elle demande à comprendre et à être informée, mais elle admet ensuite que la roue tourne et que le bonheur reste à prendre au jour le jour . » Qui vivra verra...


Publié le Lundi 18 Juillet 2005 dans la rubrique Société | Lu 6752 fois